Chroniques

Temps de lecture : 2 min 16 s

La valeur d’un arbre debout

Le 07 février 2026 — Modifié à 15 h 37 min le 04 février 2026
Par Stéphanie Gagnon

Y’a un lot qui vient d’être vendu près de chez moi. Avec des arbres dessus, des fleurs pis des abeilles, des familles de p’tits suisses qu’on voit pas parce que c’est l’hiver. Les chevreuils s’y retrouvent souvent, ça fait plusieurs fois que je les croise dans ce coin-là. Mais c’est des détails tout ça, ça intéresse personne pis la signature sur l’acte de vente chez le notaire a pas eu le temps de sécher que la machinerie a débarqué pour faire tomber les arbres au plus sacrant.

Idéfix s’en remettrait pas.

On va y établir, suprise ! Une bleuetière. Une de plus. Il faut planter des bleuets. Encore des bleuets. Toujours plus de bleuets. ON EN AURA JAMAIS ASSEZ, DES BLEUETS !!! J’ai l’image de Cookie Monster dans Sesame’s Street qui s’empiffre dans une attaque boulimique de fruits, pis de profits. Mmmmf nomnomnom mmmf.

C’est indécent.

Je parle de bleuets mais ça aurait pu être bûcher pour bûcher. Tout ça se résume à ça faire de l’argent. Toujours plus. Croître sans fin.

La valeur d’un arbre debout ? Ar-dien.

La forêt n’est plus un écosystème, c’est un capital. Une parcelle vendue devient un produit financier qui peut être revendu, spéculé et surenchéri. Le prix d’achat grimpe, donc… Le rendement doit suivre. Ça fait que moi, si je me réveille demain matin et que je veux acheter une terre juste pour la laisser intacte, je suis disqualifiée avant même de commencer parce qu’aucun prêteur voudra s’engager avec moi pour… Rien faire de profitable. Préserver un coin de forêt, ça génère aucun dollar alors, continue de rêver ma grande, on va coucher les arbres même si t’es pas d’accord pis faire ce qu’on veut parce que l’argent, c’est juste ça qui est important.

Je comprends que tout le monde a le droit de vivre, c’est pas après ça que j’en ai. Je chiâle après les bleuetières mais dans le fond, c’est même pas ça. La bleuetière de mon histoire, c’est la manifestation d’un système qui m’écoeure. C’est tout ce qui vient avec qui est effrayant quand on y pense. La machinerie qui rugit, les camions approvisionnés au carbone fossile, les forêts rasées qui auraient pu capter du CO₂ pendant encore plusieurs décennies, dans le cas du lot voisin de chez moi dont il est question ici, on parle d’une plantation de même pas trente ans…

Le tout pour planter des bleuets, mais on va parallèlement continuer à trouver des bleuets chiliens à l’épierie. Les incohérences sont partout. Et pendant que j’écris ceci, la vanette Amazon passe pour la quatrième fois devant mon bureau. Consommons. Plantons encore plus de bleuets. Utilisons plus de machineries. Plus de camions. Plus de boîtes. Plus de cash. Peu importe le nombre d’arbres qu’on abat, l’important c’est de tout avoir maintenant.

On s’en crisse des arbres. On s’en crisse de la vie qu’ils abritent. On s’en crisse de l’air qu’on respire. On s’en crisse de tout ce qui ne rapporte pas. On appelle ça : le progrès.

Une fois la bleuetière plantée, on va l’assaisonner d’un cocktail de produits chimiques pour qu’ils poussent plus gros, plus nombreux et à l’abri des bibittes pis on va se bomber le torse à dire qu’on est donc fier, à Dolbeau-Mistassini, d’être la capitale mondiale du bleuet « sauvage ».

Sauvage. Finalement le mot est bien choisi.

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