Condamnée à la pendaison : Les quatre procès d’Émily Sprague

Condamnée à la pendaison : Les quatre procès d’Émily Sprague

Alma dans les années 1920. La ville vit un boom économique avec la construction du barrage. Source: Wikipédia

L’histoire unique d’Émily Sprague, d’Alma, qui se retrouva au coeur de l’une des causes criminelles, la plus retentissante de l’histoire du Lac-Saint-Jean.

Les années 1920. Une vague de nouveaux travailleurs déferle à Alma

Le milieu des années 1920 est une période faste, côté emploi, dans la région. L’ère des grands projets débute. Comme à bien d’autres endroits, le Lac-Saint-Jean possède le sien: le barrage de la Grande-Décharge à Alma.

Des centaines de travailleurs étrangers <@Ri> débarquent <@$p> chez nous, pour des périodes plus ou moins longues. Certains y fonderont une famille, plusieurs repartiront vers d’autres projets.

Le couple Abraham Gallop et Émily Sprague

C’est dans ce contexte, qu’en 1924, Abraham Gallop, natif du Nouveau-Brunswick et Émily Sprague, des États-Unis, arrivent à Alma.

Ils s’étaient mariés le 3 février 1906. Jusqu’en 1924 ils vivaient au Nouveau-Brunswick, avec un neveu et une nièce de 16 et 8 ans.

En 1924, Abraham Gallop a 44 ans et Sprague 37. Gallop est machiniste.

La vie à Alma

Comme beaucoup de ces travailleurs qui oeuvraient au chantier du barrage, Abraham Gallop est rarement à la maison.

L’arrivée de pensionnaires chez les Gallop

En juin 1925, le couple accepte d’héberger deux autres travailleurs, de Mashteuiatsh, ceux-là.

Il s’agit de Ford McNeil et de Walter Simpson. Toujours absent, Abraham Gallop ne se doute de rien, mais sa femme noue une relation avec l’un des pensionnaires, Walter Simpson.

Nous n’en savons pas beaucoup au sujet de Simpson, outre le fait qu’il est né à Mashteuiatsh, en 1903 et que son père, George, était commis de magasin à Saint-Prime.

Lors de la construction de la centrale en 1924. Comme bien d’autres étrangers, Abraham Gallop y travaillait, tout comme les pensionnaires Mcneil et Simpson
Source: wikipédia

Est-ce le hasard? Cette relation extra-conjugale coïncide avec le moment où Gallop commence à se plaindre de maux d’estomac.

Une assurance-vie et une robe noire

Un mois après l’arrivée des pensionnaires McNeil et Simpson, Émily Sprague insiste auprès de son mari pour que celui-ci achète une assurance-vie le concernant.

Réfractaire au début, Gallop accepte finalement de faire la transaction. Le montant de l’assurance est de 2 000 $, beaucoup moins que ce que sa femme désirait au départ.

À la mi-juillet, Émily Sprague se rend chez un marchand et achète du tissu noir pour se confectionner une robe.

Achat de poison

Le 3 août 1925, le docteur Herménégilde Bouillé voit arriver Émily Sprague dans son bureau.

Celle-ci lui mentionne que son mari a besoin d’un poison, la strychnine, pour une partie de chasse. À l’époque ce poison était surtout utilisé pour la chasse aux renards.

Le docteur Bouillé s’exécute et fait la demande de ce poison à Québec. La bouteille doit arriver le 5, deux jours plus tard.

Le 4 août, Abraham Gallop doit se rendre, lui aussi, chez un médecin, mais pour ses maux d’estomac qui ne s’arrangent pas.

Le 5 août, Émily Sprague se rend, à son tour, chez le médecin pour ce qu’elle dit être un mal de ventre. Elle revient de la visite avec… une once de strychnine.

Cette même journée du 5 août, elle demande à une petite fille de 13 ans, une voisine, de se rendre à la poste afin d’expédier un paquet qu’elle vient de préparer. À l’intérieur du paquet se trouve la bouteille de strychnine.

Le réceptionnaire de cette bouteille de poison est un ami de Sprague, qui est chasseur et demeure au Nouveau-Brunswick.

Toutefois, avant d’expédier la bouteille, Sprague fait un trou dans le bouchon avec une aiguille et en prélève une portion.

La mort atroce d’Abraham Gallop

Dans la nuit du 5 au 6 août, l’état d’Abraham Gallop se détériore à une vitesse folle. Il convulse, il a froid, chaud et a des crampes douloureuses.

Émily Sprague demande alors à Walter Simpson, son amant, d’aller chercher le médecin.

Celui-ci n’arrive que vers 7h. Il ne peut que constater le décès du pauvre homme. Le Dr Robillard signe l’acte de décès dont la cause, selon lui, est une syncope.

Départ précipité vers le Nouveau-Brunswick

Il ne faudra que quelques heures à Émily Sprague pour organiser le transport du corps de son défunt mari au Nouveau-Brunswick pour l’y faire inhumer.

Elle quitte la région pour cette cérémonie en compagnie de Walter Simpson… Lors de la cérémonie, Émily Sprague porte sa fameuse robe noire.

 

St Peter’s Anglican Cemetery, York County , Nouveau-Brunswick. Endroit où repose encore aujourd’hui Abraham Gallop.
Source: Répertoire des cimetières du Nouveau-Brunswick

Les rumeurs commencent

Pour plusieurs, tout a été trop vite. Certains comportements et les déclarations d’Émily Sprague sont questionnables.

Le père d’Abraham Gallop commence à poser des questions. Au fur et à mesure que les réponses arrivent, les doutes grandissent.

Rapidement, on met bout-à-bout le fil des événements. Basés sur des faits, mais aussi sur des rumeurs.

L’histoire de l’achat de poison fait surface, puis l’assurance-vie, ensuite la robe noire.

Le fait que Sprague aurait raconté que son mari était mort paisiblement, alors qu’on entendait les hurlements de l’homme.

Aussi, la présence de ce mystérieux Simpson, jamais très loin de Sprague, qui est beaucoup trop jeune pour elle, selon les moeurs de l’époque.

On exhume le corps d’Abraham Gallop

Le 14 septembre, cinq semaines après son décès, on ordonne l’exhumation du corps d’Abraham Gallop, pour fins d’analyse plus poussée.

Les viscères sont envoyés à Montréal. Le résultat confirme ce dont plusieurs se doutaient déjà: il y avait assez de strychnine dans le corps de Gallop pour le tuer.

La strychnine

Pour ceux qui ne sont pas familiers avec la toxicité de ce poison, voici ce que la documentation en dit:

«L’une des réactions toxiques les plus horribles et douloureuses vues par l’homme. Le tout commence par des convulsions puissantes et de l’agitation sévère. Les convulsions sont marquées par de violentes cambrures douloureuses et incontrôlables. Le tout se transforme ensuite en spasmes insoutenables, qui défigurent la victime et crochit  pieds et mains. Les crampes se répandent et deviennent de plus en plus fortes. À la fin, les muscles n’ont plus la force de lutter et généralement la pauvre victime décède d’insuffisance respiratoire, car les poumons n’ont plus d’énergie pour fonctionner.»

 

Bouteille de Strychnine, un poison puissant utilisé il y a longtemps pour la chasse.
Source: Wikipédia

Une mort paisible, comme l’a présumément déclarée Émily Sprague…

L’arrestation d’Émily Sprague

Émily Sprague se rend ensuite à Québec et demande à être baptisée. Chose qui sera faite.

Par la suite, on la retrouve à Moncton. C’est à cet endroit, le 9 octobre 1925, qu’elle sera arrêtée pour le meurtre de son mari.

 

Émily Sprague. La seule photographie d’elle connue. Elle aurait été prise à la prison de Québec, lors de son troisième procès.
Source: BAnQ, Myriam Gilbert

Le procès à Roberval

Le présumé meurtre ayant eu lieu au Lac-Saint-Jean, on décide que le procès se tiendra à Roberval. Il débute en juin 1926.

C’est tout un cirque qui se met en branle. Les journaux tapissent leurs publications de cette affaire. Des gens se déplacent de l’extérieur de la région pour assister au procès.

Les déclarations de Simpson

Les déclarations sous serment de Walter Simpson sont accablantes pour Sprague. Il commence par dire que la femme lui a avoué avoir empoisonné son mari et que c’était pour lui qu’elle avait posé ce geste.

Il en ajoute en mentionnant que Sprague avait même acheté des joncs pour se marier avec lui.

 

Extrait d’un article de journal traitant du procès. Des journalistes couvraient l’affaire au quotidien et ce pour les quatre procès.
Source: Presse canadienne

Également, l’achat de la police d’assurance et l’affaire de la robe noire sont déposés en preuve.

La présence de strychnine

La présence de ce poison chez le couple est évidemment abordée. Ce qui suit reflète le témoignage d’Émily Sprague lors de son procès.

Elle déclarera que c’était son mari qui lui avait demandé d’aller acheter ce poison pour une partie de chasse qu’il prévoyait faire. Elle n’avait donc qu’exécuté sa demande.

Elle mentionnera également qu’Abraham Gallop lui avait dit que, finalement, la partie de chasse avait été annulée, de prélever une quantité de poison pour tuer des rats et d’envoyer le reste à l’ami du Nouveau-Brunswick.

Elle affirma avoir simplement obéi à son mari en déposant la portion de poison retirée de la bouteille dans la pharmacie familiale, avec les autres médicaments.

Le procès dura dix jours.

Le verdict et une condamnation historique pour la région

À la fin de ce procès, suivi par toute la population et les médias de partout dans la province et d’ailleurs, le jury se retire pour délibérer. Nous sommes un samedi.

Il ne faut que trois heures pour que tous tombent d’accord: Émily Sprague a bel et bien empoisonné son mari. Elle est coupable.

 

Première page du journal Le Nouvelliste au lendemain de la condamnation. On annonce sa pendaison à Roberval.
Source: journal Le Nouvelliste

La sentence, rendue par le juge Gibson, est spectaculaire. L’accusée est condamnée à la pendaison, dans la cour de la prison de Roberval. L’événement doit avoir lieu le 11 octobre suivant.

 

Autre titre à sensation des journaux de l’époque
Source: Presse canadienne

Un premier appel

Sans surprise, la défense va en appel de ce premier verdict. Le second procès s’ouvre, toujours à Roberval. Il se tiendra du 7 au 14 juillet.

Si, lors du premier procès, le jury avait été expéditif, c’est tout le contraire lors du procès en appel.

Tellement le contraire qu’il est impossible, pour les membres du jury ,de s’entendre sur une décision. À bout de patience, la cour met fin aux délibérations et annule ce second procès!

 

Le palais de justice de Roberval. Lieu des deux premiers procès de l’accusée.
Source: site Internet de la Ville de Roberval

Le troisième procès

À la suite du résultat décevant du second procès, on fait valoir qu’il est désormais impossible de trouver un jury impartial dans la région.

La requête est acceptée et le tout se transporte à Québec, pour le début d’un troisième procès.

Cette fois, Simpson est beaucoup moins affirmatif dans ses accusations. Il dira qu’au début il voulait simplement sauver sa peau, mais que maintenant, il ne voulait pas être accusé de complicité.

Lors de ce troisième procès, Émily Sprague passe de très longues heures à raconter sa version des faits.

Elle nie avoir déclaré son amour à Simpson, ainsi que l’épisode des bagues de mariage. Elle dira qu’elle trouvait Simpson sympathique, sans plus.

L’ami qui avait reçu la bouteille de strychnine viendra témoigner. Il mentionnera que la bouteille n’était pas pleine au moment de sa réception et qu’il y avait un petit trou dans le bouchon.

Aussi, il se déclara surpris de recevoir ce paquet puisqu’il n’en avait pas fait la demande, et que de toute façon, à ce moment, ce n’était pas la saison de la chasse aux renards.

Le procès en était à cette étape lorsque… le juge Aimé Marchand tomba gravement malade. Ce troisième procès tomba également à l’eau.

Il allait en falloir un quatrième, ce qui était un fait unique.

Un quatrième procès…

Nous sommes rendus le 12 décembre 1927 et un quatrième procès s’ouvre enfin, toujours à Québec.

Si on doit tout reprendre à zéro une nouvelle fois, de nouveaux éléments s’ajoutent, cette fois en faveur d’Émily Sprague.

On démontra que, lors de la cérémonie funèbre de son mari, ce n’était pas la première fois qu’elle portait la fameuse robe noire.

Puis, on ajouta qu’Émily Sprague savait qu’elle ne toucherait pas la prime d’assurance-vie, puisqu’elle n’avait même pas eu le temps d’être payée.

Toutefois, un autre témoin, voisine du couple Gallop et qu’Émily Sprague fréquentait souvent, vint témoigner que celle-ci lui avait confié que son mari était chauve et qu’elle ne l’aimait pas, tout en ajoutant que dans les trois (Gallop – Sprague – Simpson) il y en avait un de trop.

Aussi, le second pensionnaire, Ford McNeil, affirme qu’à sa connaissance, Gallop ne lui avait jamais parlé d’une partie de chasse à venir et que de toute façon cet homme n’était pas un chasseur, mais un machiniste dans une usine en construction.

Le verdict

Le verdict final tomba le 24 décembre 1927, après quelques minutes de délibération: non-coupable!

Chacun jugera selon ses convictions au sujet de ce verdict rendu en quelques minutes un, 24 décembre, alors que la dinde de Noël attend sur la table de chaque membre du jury.

Nous n’y étions pas et croire en la justice est l’un des principes de base de notre société, alors…

Après plus de deux ans, Émily Sprague est libérée.

Chacun reprend sa vie

Walter Simpson se maria à Mashteuiatsh, en avril 1928, avec Florence Guay. Ils eurent au moins cinq enfants: William, Gordon, Jane, Églantine et Thérèse.

Émily Sprague se maria une deuxième fois, avec Eugène-Olivier Larsen, en 1931, à Jonquière. Elle y a tenu un dépanneur.

Si elle a mené une existence paisible par la suite, sa réputation l’a suivie jusqu’à sa mort, en 1951.

 

Annonce du décès d’Émily Sprague.
Source: courtoisie

Qu’est-il arrivé à Abraham Gallop?

Près de cent ans plus tard, cette question n’a pas encore de réponse définitive. Une certitude demeure: il est mort à la suite d’une ingestion de strychnine.

Est-ce un meurtre parfait, ou une simple prise accidentelle de ce que Gallop croyait être un médicament pour ses maux?

 

St Peter’s Anglican Cemetery, York County , Nouveau-Brunswick. Nous ne saurons peut-être jamais ce qui a causé le décès horrible d’Abraham Gallop.
Source: Répertoire des cimetières du Nouveau-Brunswick

Le fait est que les deux situations sont plausibles. Et vous, votre avis?

Sources externes: Myriam Gilbert de BAnQ Saguenay, Société de généalogie de Québec.1818

Christian Tremblay, chroniqueur historique
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