L’ancien hôpital Sainte-Élisabeth de Roberval face à son destin

L’ancien hôpital Sainte-Élisabeth de Roberval face à son destin

Source: anonyme

Il semble bien que la longue saga entourant la probable destruction de l’ancien hôpital psychiatrique Sainte-Élisabeth de Roberval connaîtra sa fin dans les mois prochains. Quand? il est encore impossible de le dire exactement, mais un jour ou l’autre les pelles mécaniques se présenteront devant ce bâtiment qui est désuet depuis longtemps.

Contrairement à certains autres édifices publics à valeur historique, il n’y a pas eu et il n’y aura pas de réelle opposition à cette démolition. Pour les anciens employés de l’institution, beaucoup de souvenirs y sont enfermés, mais eux comme nous constatons la même chose: malgré les regrets que certains auront, il est temps de passer à autre chose, concernant ce pan de notre histoire.

Un petit sondage non scientifique mais ayant tout de même reçu plus de 750 réponses démontre pourtant clairement que l’attachement y est encore. En effet, c’est 63% des gens d’ici qui sont contre une démolition.

Toutefois, pour les résidents de Roberval, rien n’est simple. Le sondage montre que la population est presque divisée en deux, avec 55% contre la démolition. Les résidents de Roberval comptaient pour 55% du vote total, soit plus ou moins 5% de la population active de la ville (18 ans et plus).

En isolant les non-résidents du secteur immédiat de Roberval, on arrive à plus de 72% contre la démolition.

En résumé, la population est contre, mais l’opposition diminue à mesure que nous nous approchons du bâtiment.

Autre fait très important, dans les commentaires des « pour la démolition », plusieurs mentionnent que c’est surtout une question économique, faute de projet à long terme.

Ce n’est donc pas tant le bâtiment comme tel qui cause problème, mais le fait que les projets de relance n’aboutissent pas, et que pendant ce temps, ça coûte de grosses sommes à entretenir.

Si l’hôpital ne sera bientôt qu’un souvenir, n’en demeure pas moins qu’à son époque il a joué un rôle important dans la société.

L’hôpital psychiatrique Sainte-Élisabeth de Roberval à ses débuts.
Source: Société historique du Saguenay

Jouer à l’apprentis sorcier avec les gens?

Cette partie de la chronique est sans doute la plus sensible parce que… parce que. Il faudrait sans doute des pages et des pages de texte pour mettre en contexte l’existence même de l’institution, sa mission, ses soins, son époque, la connaissance de la médecine psychiatrique de l’époque, et les traitements qui y étaient pratiqués.

Généralement parlant, les avis sur la question vont de Ils faisaient avec ce qu’ils avaient à C’était tout simplement inhumain . Entre les deux, toutes les nuances que nous pouvons y apporter.

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Un fait demeure toutefois: encore aujourd’hui en 2019, le cerveau humain, malgré de grands progrès, demeure encore l’organe le plus mystérieux de notre corps. Cette grande part d’intangible, et notre méconnaissance du sujet sauf dans les grandes lignes facilitent les jugements approximatifs ou précipités.

Est-ce que la médecine qui se pratiquait dans cet hôpital a parfois mis le pied sur la ligne entre les faits prouvés et la technique du On va voir ce que ça va donner ? Oui, très certainement. Était-ce nécessaire de le faire pour confirmer ou invalider des théories, et que grâce à ces résultats notre médecine psychiatrique est ce qu’elle est aujourd’hui? Moi j’ai ma réponse, mais comme elle relève d’une opinion, je vous laisse à la vôtre.

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N’empêche que l’époque de grande activité de l’hôpital, dans les années 1950 et 1960, concorde avec une période où dans l’imaginaire des gens, les pensionnaires qui y résidaient étaient des fous. Ce terme, aujourd’hui désuet et proscrit, n’en reflétait pas moins la réalité du temps. Partant de cette dite réalité, il faut bien s’avouer que collectivement, nous étions moins regardants sur ce qui s’y passait. Et ça, les médecins de l’époque le savaient… d’où ces possibles dérives du On va voir ce que ça va donner .

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Grande noirceur et après-guerre

Plus globalement, impossible de ne pas ajouter le contexte social du Québec et mondial. 1950 est une période difficile à interpréter qui aujourd’hui encore fait débat. L’ère Duplessis et les séquelles de l’après-guerre ne font rien pour faciliter notre compréhension du contexte de la création de ces hôpitaux psychiatriques, dont, évidemment, l’hôpital Sainte-Élisabeth de Roberval…

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Son histoire

L’histoire de l’hôpital psychiatrique de Roberval a ceci de particulier qu’il y a un avant et un après . Aussi étrange que cela va paraître, dans les faits, le Lac-Saint-Jean n’a jamais demandé à avoir cet hôpital. En fait, et contrairement à ce que nous pourrions penser, c’est le bâtiment déjà debout en bonne partie qui a amené l’institution, et non un projet partant d’un terrain vague.

Si l’institution dont il est question aujourd’hui a ouvert ses portes au début des années 1950, nous devons remonter à aussi loin que 1936 pour retrouver les origines de la bâtisse, qui elle, n’avait au départ aucun lien avec la psychiatrie.

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Une école pour garçons

Ce n’est en effet que dans les années 1930 que ce secteur de la région constate, beaucoup trop tard, que l’éducation des garçons après la petite école est encore quasi inexistante. Cette faille énorme, qui a sans doute nuit à toute la communauté pendant le premier siècle de notre histoire et bien après, se devait bien d’être comblée un jour ou l’autre.

Pendant tout ce temps ou presque, le couvent des Ursulines de Roberval, lui, faisait un travail admirable pour les filles depuis 1882. Ce simple fait explique pourquoi les femmes de la région ont été en moyenne beaucoup plus éduquées que les hommes. Ceux qui voulaient poursuivre leurs études après l’élémentaire devaient s’exiler, pour souvent ne pas revenir.

En 1936, la Commission scolaire de Roberval se décide enfin à combler cette lacune criante, avec la création d’une école post-élémentaire dédiée uniquement aux garçons.

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L’intention est noble, et le projet ambitieux pour les petits moyens financiers de l’organisme. Calquant dans les grandes lignes son projet sur celui déjà éprouvé des Mères Ursulines, l’école devra être un pensionnat qui offrira, en plus des cours de bases, de la formation professionnelle pour les métiers et des cours d’art.

Les travaux débutent avec enthousiasme et la charge d’administrer le tout et d’enseigner est confiée aux Clercs Saint-Viateur de Joliette.

Malheureusement, à la date d’ouverture du pensionnat en 1939, il n’y a pas encore… de pensionnat. Parallèlement à tous ces retards de construction causée en partie par la guerre qui fait encore rage, les inscriptions elles, s’empilent. Ceci est un beau problème, car il démontre que le besoin était là, et que les jeunes hommes de la région en avaient besoin, de cette éducation. On décide d’accepter les 300 élèves externes, mais les salles de classe, au départ, ne sont pas plus viables que le reste de la bâtisse.

Ce pensionnat sans dortoir et sans réelles salles de classe œuvra malgré tout tant bien que mal pendant près de dix ans, utilisant parfois les maisons avoisinantes pour donner des cours!

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En 1948, un vrai pensionnat lève enfin de terre. Les festivités furent toutefois de très courtes durées… Dès l’année suivante on parle de déficit et de difficultés d’opération. Tellement que le gouvernement du Québec acheta le bâtiment et annonça sa conversion en « hospice pour déments » en 1950.

Pour compenser ce déficit scolaire, le gouvernement consent à construire deux écoles de secteur. Quoi que bienvenue puisque les années 1950 correspondent au baby boom de l’après-guerre, ces écoles étaient des écoles élémentaires, et remettaient à zéro le compteur de l’espoir de donner une éducation valable aux garçons une fois le premier cycle terminé.

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En rétrospective, bien que le besoin fût criant, et que les élèves étaient au rendez-vous, ne reste que les diverses administrations sur lesquelles mettre le blâme de cet échec monumental. Pour prendre une expression populaire, ce projet a été tout croche du début à la fin, et ce sont les jeunes hommes d’ici qui en ont fait les frais.

La conversion

Au tout début des années 1950 les travaux de conversion du pensionnat en hôpital psychiatrique débutent. Le nouvel hôpital Sainte-Élisabeth ouvre peu de temps après. Il compte plus de 800 lits pour les utilisateurs, et vient ainsi grandement soulager les hôpitaux de même type de Montréal et Québec qui eux, débordent de partout.

Source: anonyme

L’hôpital psychiatrique de Roberval sera spécialisé pour la clientèle « incurables non furieux ». Les opérations sont confiées aux Petites Franciscaines de Marie.

De manière générale, l’annonce de cette conversion de vocation du bâtiment fut mal accueillie par la population, mais on fit contre mauvaise fortune, bon cœur.

Déjà, à son ouverture, les 800 places disponibles sont occupées. Ironiquement, seulement dix ans après le début des opérations, le Québec fait ses premiers pas du côté de la désinstitutionalisation. Ce mouvement, irréversible à la suite de l’évolution des mentalités, signera l’arrêt de mort de l’institution à plus ou moins long terme. Si en 1962 le Québec compte plus de 20 000 lits psychiatriques, ce nombre va aller en décroissance constante, soit 9 000 en 1983, 7 000 en 1990, 5 000 en 1997, etc…

La prise en charge de ces patients par le système de santé (lire ici beaucoup les familles) se terminera par la fermeture de l’hôpital dans sa mission première à la fin des années 1980.

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Depuis, cette patate chaude qu’est le bâtiment physique passe d’une administration à une autre. Vétuste et de plus en plus aux allures fantomatiques, chaque journée qui passe le rapproche de sa fin, faute de projet viable pour lui donner un… troisième, quatrième, ou cinquième souffle.

Des questions communes

Endroit de torture?

Il est important de revenir sur cet aspect des choses en ayant bien en tête que ce qui est considéré comme de la torture aujourd’hui ne l’était pas à l’époque. Ce raisonnement est valable pour bien des aspects de notre histoire, et il s’applique d’autant plus dans le cas de cette semaine.

Source: anonyme

L’ouverture de l’hôpital Sainte-Élisabeth se situe exactement au croisement temporel entre les traitements barbares et la psychiatrie moderne. En effet, déjà depuis le début des années 1900, une meilleure compréhension médicale des maladies psychiatriques marque un tournant dans les traitements. De plus, l’apparition des médicaments spécialisés pour ces maladies gagne en popularité. Entre 1900 et 1960, le gouvernement adopte une série de mesures interdisant progressivement les traitements considérés aujourd’hui comme inhumains.

Évidemment, passer d’une façon de faire à une autre prend du temps, et plusieurs traitements jugés comme discutables aujourd’hui y ont eu lieu, l’isolement en étant un exemple. Également, la connaissance approximative des nouvelles médications a donné lieu à des erreurs ou des abus de toutes sortes. Ce phénomène de transition n’était pas unique à l’hôpital Sainte-Élisabeth.

Les employés de soutien n’échappaient pas aux mœurs de l’époque non plus. Voici le témoignage de M. Charles Deschênes, recueillit il y a quelques jours seulement. Il a travaillé dans l’édifice à la fin des années 1950. À la première lecture, ce témoignage va vous sembler contradictoire, mais au contraire il montre les difficultés des employés face à une clientèle souvent difficile, au manque de ressources et de formation, et à l’air du temps face à ces patients. Nous devons lire ceci sans jugement hâtif:

« Dans l’ensemble de l’hôpital je crois que les patients étaient assez bien traités. J’ai vu un préposé frapper un patient, il lui avait cassé un bras. Vous savez au nombre de patients qu’il y avait sur les étages, quand la chicane poignait entre eux ce n’était pas facile au nombre de personnel que nous étions de contrôler. On n’avait rien pour se défendre. C’était pas facile de leur passer les menottes sans qu’il arrive quelque chose. Pour la nourriture elle était bonne. »

Le plan original de l’un des étages de l’édifice.
Source: BAnQ

Hanté?

Le mystère qui entoure les activités de ce type d’institution ne peut qu’alimenter des rumeurs. Ainsi, une histoire récente existe concernant des bruits entendus. Voici un extrait:

« Quand cet hôpital psychiatrique a fermé, des bureaux ont pris place. Et un jour, une secrétaire y travaillait tard le soir quand elle a entendu des gros coups contre le mur. Elle est allée voir et il n’y avait rien. Pourtant les portes étaient barrées, car tout le monde était parti et il ne restait plus qu’elle, qui en avait encore pour quelques minutes. Plusieurs personnes étant surveillées à long-terme dans l’hôpital sont mortes. Il y a une morgue dans l’établissement. On y entend souvent des bruits étranges. »

Source: anonyme

Vraie ou pas, cette histoire anonyme témoigne bien du mystère inévitable qui plane autour de l’hôpital Sainte-Élisabeth. Certains témoins racontent avoir travaillé à cet endroit pendant des années sans que rien de particulier ne se soit produit, alors que d’autres sont moins affirmatifs.

Son futur

Cet aspect de la chose dépasse évidemment la mission de cette chronique, qui se veut avant tout historique. Si, pour le moment, le destin de ce bâtiment semble scellé, le sondage mené ici auprès de centaines de personnes de la région (non scientifique, pour rappel) montre que la destruction n’est pas le premier choix des citoyens dans une forte majorité.

Source: anonyme

Oui, parfait, mais quoi faire avec puisque personne ne semble en vouloir? Ceci est la question principale, puisque si une organisation sérieuse, publique ou privée, avait déposé un projet concret et viable, la destruction ne serait même plus un sujet de discussion, et de controverse.

Cette fois, et contrairement à bien des situations passées, nous ne pouvons reprocher aux autorités locales de ne pas avoir été assez patiente. D’un autre côté, et c’est ce qui est peut-être le plus triste, c’est qu’il est tout aussi possible que quelque temps après sa destruction un beau projet ne puisse voir le jour parce qu’il n’y aura pas de lieu physique disponible et que construire à neuf sera hors de prix.

Source: anonyme

L’Histoire, avec un grand « H », se butte ici à un cul-de-sac. Pourtant, et malgré tout, le potentiel de ce bâtiment est énorme. Toutes les bonnes idées que nous avons pourraient y voir le jour.

Que manque-t-il alors? Tant qu’à rêver, pourquoi l’Université du Québec à Chicoutimi ne pourrait pas y avoir un pavillon externe pour une spécialité? Pourquoi ne pas penser à l’implantation d’une entreprise de haute technologie pour qui la distance physique n’est pas un facteur puisque tout se fait via Internet? Car vendre des applications Internet à Roberval ou à New-York, c’est exactement la même chose.

Trouver une utilité à ce bâtiment qui aidera à retenir les jeunes et même les faire venir ici, là est une piste de solution dont la région aurait bien besoin.

Mais faute de toutes sortes de choses dont cette chronique ne parlera pas, il semble bien que l’histoire du vieil hôpital Sainte-Élisabeth s’arrêtera bientôt.

Le bâtiment de l’ancien hôpital psychiatrique Sainte-Élisabeth de Roberval aujourd’hui.
Source: archives Trium Médias

Vous avez des histoires à partager à propos de cet hôpital? Des précisions à apporter? Des anecdotes? Ne pas hésiter!

Page Facebook Saguenay et Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques:
https://www.facebook.com/histoirelacstjean/

Christian Tremblay, chroniqueur historique

Note: toutes les photographies de l’intérieur ont été prises en 2015 par une personne qui n’a pas demandé l’anonymat, mais que je préfère tout de même préserver de commentaires inappropriés. Ces photographies montrent donc le lieu un peu avant les travaux en cours.

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