Le combat des Maria Chapdelaine

Le combat des Maria Chapdelaine

Éva Bouchard au dépanneur du musée Louis Hémon. Longtemps considérée comme l'inspiratrice du personnage de Maria Chapdelaine, elle commença par fuir ce rôle pour finalement accepter de jouer le jeu, à tort ou à raison. Source: Société d'histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine, P15- Fonds Roland Marcoux

Mais qui donc était la vraie Maria Chapdelaine du roman du même nom de Louis Hémon? Ce débat, toujours actif plus de cent ans après la rédaction de l’oeuvre, n’en finit plus de refaire surface à intervalles réguliers. Pas à tous les jours, certes, mais oui, régulièrement. Au centre de cette controverse, une personne, une vraie, du nom d’Éva Bouchard.

À l’époque, plusieurs l’ont traité d’usurpatrice d’identité et d’imposteur. Pour ces personnes, Éva Bouchard a profité indûment de sa subite célébrité. À l’autre bout du spectre, il y a ceux qui croient qu’effectivement Éva Bouchard EST Maria Chapdelaine, parce qu’inspirée par Hémon.

Entre les deux? Sans doute une majorité de gens qui pense qu’effectivement Maria Chapdelaine porte en elle les traits d’Éva Bouchard, mais que l’auteur a simplement utilisé ce qui faisait son affaire et avait inventé le reste.

Et si je vous disais qu’Éva Bouchard n’a pas été la seule proposée comme étant l’inspiratrice d’Hémon? En effet, il y en a au moins une autre, beaucoup moins célèbre.

Qu’en est-il exactement? Un petit retour en arrière…

Louis Hémon

Au Lac-Saint-Jean, je ne crois pas me tromper en affirmant que la moyenne des ours connaît, grosso modo, la petite histoire de Louis Hémon. Elle est facilement accessible un peu partout alors je ne vais en faire ici qu’un court résumé.

En premier lieu, il est important de remettre en perspective un détail qui a longtemps créé de la confusion. Peut-être cela a-t-il été causé par son nom à consonance francophone, mais Louis Hémon était, et a toujours été, un Français. Le fait qu’il se retrouve parfois dans les listes des auteurs d’ici est une grossière erreur. En tout et pour tout, il a séjourné seulement 21 petits mois au Canada, dont dix dans la région.

Louis Hémon, deuxième à gauche, lors d’un repas chez les Bédard à Péribonka. Son attitude étrange et discrète était un sujet de discussion dans le village.
Source: Wikipédia. Image du domaine public.

Il était un Français à la recherche d’aventures. Nous ne pouvons le lui reprocher et il n’y a aucun mal à faire ce qu’il a fait, mais il n’a jamais été autre chose que ce qui a été décrit plus haut.

Son tour de force, et il est important, est d’avoir touché une de nos cordes sensibles de l’époque, c’est-à-dire notre besoin de reconnaissance, ou si vous préférez, notre complexe d’infériorité face aux grandes sociétés du temps. Dans les faits, qu’avions-nous à offrir à part des maringouins, du pain noir et du travail de forcené seize heures par jour?

Louis Hémon en 1911. Il est mort en emportant avec lui le secret de l’identité de son héroïne.
Source: Wikipédia. Image du domaine public.

Malgré ce tableau, Hémon a su idéaliser notre quotidien. C’est bien après son décès (puisqu’il est mort aussi anonymement qu’il a vécu), qu’un éditeur décide de publier l’ouvrage qui, du vivant de l’auteur, avait été diffusé sous forme de feuilleton dans un journal, le tout dans une indifférence certaine.

Enfin! Quelqu’un parlait de nous dans une oeuvre de fiction qui, du reste, était fort bien écrite avec une belle histoire d’amour! Voilà alors notre égo régional gonflé à bloc. Car la reconnaissance dépasse, et de loin, la France. C’est à coup de millions d’exemplaires que Péribonka se retrouve dans la tête des lecteurs, y décrivant la vie de nos vaillants ancêtres.

Une scène du film de 1934 tournée à Péribonka. Ici, dans la petite église du village.
Source: la production du film

Il nous faut une vraie Maria!

Inévitablement, le succès de l’oeuvre provoque un élan de curiosité de la part de plusieurs, dont, bien sûr, les Français eux-mêmes. Leur quête lors de leurs pèlerinages ici: mais où est donc la vraie Maria? On a beau chercher, elle reste introuvable. Du moins, pour un court moment. Il est vrai que si nous avions une vraie Maria à montrer, cela irait mieux pour tout le monde…

C’est le journaliste Damase Potvin qui, finalement, la trouva. Ho, oui il y avait bien quelques rumeurs avant, mais c’est lui qui l’officialisa sur papier. Son nom: Éva Bouchard.

Jean Gabin et Madeleine Renaud à Péribonka lors du tournage de 1934. Madeleine Renaud, bien qu’ayant bien joué, ne correspondait pas à l’image que la majorité avait du personnage. Le film reçut toutefois des critiques positives. À ce moment, Jean Gabin était un parfait inconnu pour le public.
Source: la production du film

Éva Bouchard commença par nier catégoriquement, allant même jusqu’à se sauver dans un couvent. À la fin, elle céda à la pression en jouant le jeu, et ce jusqu’au bout de la logique de la mise en marché.

On la retrouve alors dans des parades, des conférences à Montréal, elle fait rénover la maison qui devra servir de musée. En acceptant son rôle de Maria désignée, elle devient l’héroïne en chair et en os du roman, satisfaisant ainsi la galerie de curieux qui, au passage, laissent des dollars sur les tables de la région.

Au demeurant, le journaliste Potvin, celui-là même qui l’avait couronné, finira par l’accuser de tromperie!Pendant que certains hurlent au scandale, la majorité trouve que finalement, c’est une bonne affaire.

Le problème, c’est que nous ne mangeons plus de pain noir

Dans les années 1920 et 1930, un autre aspect problématique fait surface en lien avec la soudaine popularité et du roman, et de la région, et d’Éva Bouchard. En effet, entre la rédaction du roman en 1912 et cette renommée mondiale, beaucoup de temps a passé. La région du Lac-Saint-Jean n’est plus celle du roman, et les touristes repartent un peu déçus de ne pas y retrouver la misère décrite dans les pages de l’oeuvre.

Ce phénomène amène plusieurs Jeannois à moins aimer toute l’attention qu’il provoque sur nous. Fierté aidant, on insiste pour dire que le roman, est un roman… et que les citoyens de la région ne sont pas des figurants censés rejouer les scènes de Maria Chapdelaine au premier coup de sifflet d’un touriste.

C’est aussi dans cette optique, peut-être inconsciemment, que le musée de Péribonka a joué son propre rôle dans cette saga. Son existence même traçait la ligne entre ICI, c’est le roman, et ÇA, c’est la vraie vie.

Lors du tournage de 1934 à Péribonka. Tout comme Éva Bouchard dans la vraie vie, les acteurs prirent chacun leurs rôles.
Source: la production du film

Ne restait alors que la pauvre Éva Bouchard qui, elle, prise entre le chasseur et le chevreuil, devait bien composer avec les deux réalités, semant confusion et ambiguïté sur son passage.

Éva Bouchard, la seule Maria Chapdelaine?

Ha! Grande question que voilà. Avant d’aborder ce sujet délicat, il est important de rappeler une ou deux petites choses. Premier truc important: Louis Hémon n’a jamais explicitement mentionné qui avait été l’inspiratrice de son héroïne. Seconde chose, Éva Bouchard a bel et bien été désignée par une tierce personne, soit un journaliste.

Jamais, au départ, Mme Bouchard n’a réclamé ce rôle. Fuyant au départ, elle a fini par jouer le jeu, avec, ou sans opportunisme. Est-ce ça signifie que nécessairement elle n’était pas l’inspiratrice d’Hémon? Non. La seule vérité que nous avons, c’est que nous ne le saurons jamais.

Le témoignage d’un homme en désigne une autre

Il se nomme Alfrédise Tremblay, né en décembre 1890 à St-Hilarion. Jeune, M.Tremblay fait comme beaucoup et déménage ses pénates à Mistassini. Il sera dans les premières fournées des colons de ce coin.

En mars 1976, à un âge respectable, il accepte de raconter cette période de sa vie à M. A. Daniel, qui est prêtre. Ce témoignage fait partie d’un livre traitant de la vie de François Gaudreault, premier résident de Mistassini. Le sujet de l’entrevue en question n’a donc rien à voir avec Maria Chapdelaine.

La ferme des Bédard à Péribonka. Lieu de résidence de Louis Hémon pendant une partie de son séjour dans la région.
Source: Wikipédia. Image du domaine public.

Toutefois, de fil en aiguille, tout en discutant de personnes et d’autres de l’époque, M. Tremblay y va de cette déclaration:

« Au sujet de Maria Chapdelaine, je dois vous dire que la vraie Maria, ils ne l’ont jamais trouvée. Ils en ont pris une autre et lui ont donné le nom de Maria. La vraie Maria, c’était Maria Perron, la fille de Ferdinand Perron. Elle pensionnait chez les Bouchard à Péribonka et son école était froide. Elle portait un grand châle et on l’a baptisé Maria Chapdelaine. La vraie, celle de Louis Hémon, c’était Maria Perron. Elle a été mariée un an seulement et est décédée. Après, on l’a remplacé par Éva Bouchard… »  (1)

Déclaration intrigante s’il en est une!

Ainsi donc, selon la déclaration de M. Alfrédise Tremblay, la Maria de la vraie vie serait en fait Maria Perron, pensionnaire chez les Bouchard, qui avait déjà le surnom de Maria Chapdelaine à cause de son châle, et ce, avant même la rédaction du roman. Malheureusement, elle décéda trop tôt et on désigna Éva Bouchard comme étant la vraie Maria, répondant ainsi à l’appel du il nous faut une vraie Maria! .

Qui était Maria Perron

Comme elle n’a pas vécu assez longtemps pour profiter de cette gloire potentielle, nous en savons très peu sur elle. Maria Perron est née en septembre 1891. Elle avait donc 20 ans lors du passage d’Hémon à Péribonka. En 1913, elle épouse Abraham Bouchard à Mistassini. Elle décédera avant 1915, quelques années avant que le roman ne soit édité. Si elle est bien l’inspiratrice de l’auteur, elle ne l’a sans doute jamais su.

Une Maria en vaut une autre

Évidemment, à la suite de la lecture de cette chronique, je ne crois pas me tromper en affirmant que tout de monde va bien dormir ce soir. Où, en tous les cas, si vous dormez mal, ça ne sera pas causé par ce débat d’identité qui perdure depuis cent ans. Toutefois, sur le simple principe de la chose, ce cas demeure très intéressant. La Maria Chapdelaine du roman de Louis Hémon demeure encore à ce jour le personnage de fiction le plus important dans l’histoire de la région. Pour toutes sortes de bonnes et de mauvaises raisons, il est ce qu’il est.

On en a fait trois films, des dizaines d’analyses, de thèses, de documentaires et de récits. Il est encore lu partout dans le monde.

Affiche du film de 1934. Ce film propulsa la popularité du roman, attirant les touristes de partout.
Source: Wikipédia. Image du domaine public.

Il est normal, je crois, de se poser la question du processus de création de ce personnage. Puisque Hémon n’en dit rien, ne nous reste que les spéculations.

Éva Bouchard, usurpatrice?

Non. Absolument pas. Ceci pour deux raisons. Premièrement elle n’avait rien demandé, et deuxièmement, à la fin, cela a fait l’affaire de tout le monde ou presque. Le Lac-Saint-jean a simplement fermé les yeux à propos d’une théorie journalistique douteuse mais dont on s’est arrangé.

Éva Bouchard au pied du monument soulignant le passage de Louis Hémon et l’oeuvre qu’il a laissé.
Source: Wikipédia. Image du domaine public.

Maria Perron, la vraie Maria Chapdelaine?

Serait bien courageux celui qui oserait l’affirmer à la suite d’un seul témoignage. Si nous n’avons aucune raison de douter de la parole de M. Tremblay, nous n’avons pas plus de raison de le croire sans rien demander de plus.

Justement, l’histoire de ces deux Maria nous amène sur un terrain tout aussi intéressant, soit le processus de création d’un personnage de fiction. Ayant deux romans à mon actif et deux autres qui dorment dans mes tiroirs depuis des années en attendant que je me déniaise à les réviser, j’en ai créé des dizaines, de personnages.

Un personnage tombe rarement du ciel avec toutes ses caractéristiques. Je pourrais vous décrire longuement de mes personnages qui ont tel défaut de mon beau-frère, le nez de mon père, la posture d’une collègue de travail, l’impulsivité d’un inconnu rencontré dans un supermarché et la douceur de ma première petite copine quand j’avais à 14 ans! En assemblant tous ces morceaux et d’autres, bien, ça donne une personne.

À Paris également une plaque commémore Louis Hémon. L’homme ne verra rien de la suite de son roman de son vivant, puisqu’il décéda en 1913.
Source: Wikipédia. Image du domaine public.

Nous n’avons pas besoin d’un texte de Louis Hémon qui expliquerait son propre processus. Il est possible que sa Maria Chapdelaine soit un mélange du surnom de Maria Perron et son châle, avec le caractère d’Éva Bouchard, la beauté d’une voisine et le charme de la propriétaire à Saint-Gédéon, endroit où il a rédigé le squelette de son roman.

Déshabiller une Maria pour en habiller une autre

Une probabilité n’est pas une certitude. Malgré tout ce qui précède, il est également possible que comme le mentionne M. Alfrédise Tremblay, le Saint Graal régional de la vraie Maria se cache à quelque part en la personne de Maria Perron. Sachant qu’Éva Bouchard a joué ce rôle sous la pression, il ne reste comme choix qu’un assemblage de traits de diverses personnes… ou Maria Perron.

Éva Bouchard. Une vie étrange entre le rôle qu’elle devait jouer et sa vie personnelle.
Source: Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine, P15- Fonds Roland Marcoux

Comme l’histoire, de par sa nature, est très patiente, nous avons encore au moins un autre siècle devant nous pour en débattre.

Et puis tiens, tant qu’à alimenter les discussions, allons-y à fond. Moi je ne suis pas du type cosmique. Si les oreilles me sillent, ce n’est pas parce qu’une personne parle de moi, mais c’est parce que les oreilles me sillent, tout simplement. Mais, l’espace d’un pararaphe, jouons le jeu, car après tout, c’est le thème de cette chronique.

J’ai volontairement caché un petit détail dans cette chronique. Je le gardais pour la fin. Comme nous y sommes…

Est-ce que les destins cosmiques de Louis Hémon et de Maria Perron étaient liés? Voici ce petit détail. Vous en ferez ce que vous voudrez.

Nous savons que Louis Hémon est décédé dans un accident mystérieux encore à ce jour alors qu’il était dans les parages d’une voie ferrée. Cela se passait le 8 juillet 1913.

La date du mariage de Maria Perron? Le 7 octobre 1913, seulement trois mois plus tard…

Simple hasard de la vie ou une décision de passer à autre chose à la suite du décès d’Hémon?

Ha… l’histoire…

Page Facebook Saguenay et Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques:

https://www.facebook.com/histoirelacstjean/

Christian Tremblay, chroniqueur historique

Note 1: Livre Une merveilleuse odyssée. De Charlevoix à Mistassini Lac-Saint-Jean. François Gaudreault, dernière étape à Mistassini. Tome VI. De A. Daniel, dit Donaldson.

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André B.

Puisque vous amenez le sujet monsieur Tremblay je me demande bien qui vous a poussé à rechercher la date de mariage de Maria Perron? Pourquoi avez-vous fait ces démarches? Effectivement ce que vous écrivez sur le compte de Maria Perron est véridique. Mais il y a plus. Son nom de baptême est Marie Adélaïde Perron et ses proches faisaient la contraction Marie Adélaïde pour Maria. (Sur sa carte mortuaire, qui date de plus de 100 ans seul le prénom Maria apparaît). Elle avait une soeur ainée Jeanne Philomène qui est morte à Chambord en 1895 à l’âge de 5 ans.… Read more »