L’homme qui discutait avec une Martienne

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Par Christian Tremblay
L’homme qui discutait avec une Martienne
Cette semaine : dans les années 1920, un Anglais communique avec une Martienne par télépathie et tente d’envoyer un message radio destiné aux habitants de la planète rouge. Source : Pixabay

Attachez-vous bien, nous irons loin, très loin. Cette semaine, votre chronique historique régionale fait comme vous et se met en mode vacances. Je ne parle pas du travail derrière cette histoire, mais bien du sujet en lui-même. Inutile de chercher un lien avec la région, il n’y en aura pas, ou si peu. Toutefois, comme elle a été rapportée par nos médias régionaux en 1928, je voulais profiter de cette petite pause estivale pour vous la raconter.

Il y a quelque temps, je suis tombé sur un court article du journal Progrès du Saguenay daté du 24 octobre 1928. Il mentionnait tout bonnement qu’un Anglais du nom de Robinson n’avait pas encore reçu de réponse à son message qu’il avait envoyé par télégraphie à la planète Mars. Plus précisément, à une Martienne. Dans l’article, on disait que l’homme affirmait au contraire avoir reçu une réponse, mais qu’il n’avait pas encore eu le temps de la déchiffrer.

Curieuse nouvelle… mais de toute évidence, je venais de tomber au beau milieu d’une histoire qui faisait la manchette depuis un bout déjà. Alors, j’ai décidé de reculer dans le temps pour voir comment tout cela avait commencé, et aussi, comment ça s’était terminée.

Mais avant de débuter, un mini cours en accéléré concernant la planète Mars dans ces années-là.

L’histoire moderne de la présence de martiens sur la planète rouge débute en 1877, alors qu’un astronome, Giovanni Schiaparelli, observe les fameux canaux qui la sillonnent. À ce moment, la puissance de son instrument ne lui permet pas d’identifier la nature exacte de ces canaux. Il n’en fallait pas plus pour que l’imagination de plusieurs s’emballe. Si certains parlent de rivières, d’autres vont directement au but en avançant que ce sont des routes, et que nécessairement, cela veut dire qu’il y a des habitants intelligents sur place. La découverte des pôles recouverts de glace et de certaines teintes verdâtres suppose également un environnement qui ressemble à s’y méprendre à celui de la Terre.

En 1886, les canaux de Mars imaginés par un Terrien. Routes, ou pistes d’atterrissage?
Source : France-pittoresque.com

Autant dire que tout était en place pour les imaginations fertiles et les rêveurs romantiques.

Tant que nous ne pouvions qu’observer, ça allait. Mais avec la découverte des ondes radio dans les mêmes années, se pointait à l’horizon tout l’aspect de la possibilité de communiquer avec eux. Au début, tout le monde était conscient que la puissance des émetteurs en service était trop faible. Avec les progrès technologiques des années 1910 et 1920, on finit par se dire que c’était possible.

En 1891, des astronomes perçoivent des signaux lumineux provenant de la planète rouge. Ce que vous voyez sur cette image est une représentation des projecteurs que les martiens utilisaient pour nous envoyer des messages.
Source : France-pittoresque.com

C’est dans ce contexte que notre monsieur Robinson décida de tout faire pour communiquer avec eux entre 1926 et 1940, année de son décès.

À première vue, Hugh Mansfield Robinson n’est pas un illuminé. Il est avocat, docteur, et ancien greffier de Shoreditch, en Angleterre. Il a ce qu’on appelle une « crédibilité d’autorité ».

Refaisons l’histoire de cet homme qui communiquait avec Mars et ses habitants.

Oomaruru

Oomaruru, c’est le nom de la Martienne avec qui Robinson était en contact par télépathie en 1926. Après ces premières communications, il a été capable de décrire les principales caractéristiques des habitants de la planète voisine. Ils mesuraient entre six et sept pieds de haut, avaient de grandes oreilles, vivaient dans des maisons, conduisaient des voitures, buvaient du thé et fumaient la pipe. Pour la nourriture, ils avaient réussi à électrifier les arbres et les fruits ainsi produits donnaient tout ce dont le corps avait besoin pour vivre.

Oomaruru, la gentille Martienne qui discutait avec M. Robinson.
Source : Weirdhistorian.com

Oomaruru vivait dans la capitale, qui se nommait (et se nomme sans doute encore) Oka-Longa.

Les martiens étaient un peuple pacifique et technologiquement avancé. Toutefois, il y avait aussi une seconde race de martiens, qui eux avaient une tête de morse.

Outre ses sept pieds de haut et ses grandes oreilles, Oomaruru portait toujours une grande robe verte, avait les yeux sombres et pénétrants, un étrange nez et une petite bouche.

Lorsque Oomaruru voulait communiquer avec Robinson, ce dernier ressentait une douleur à la tempe gauche.

Février 1926, séance de télépathie

En février 1926, Hugh Robinson écrit à un ami psychologue pour lui expliquer qu’il venait d’inventer une machine qu’il nommait psychomotomètre. C’est cette machine qui lui permettait de communiquer avec les martiens. Le psychologue retint les services du célèbre médium Harry Price, et tout ce monde réussit à discuter avec Oomaruru et un autre Martien nommé Pawleenoos.

Hugh Robinson et son invention lui permettant de discuter avec les habitants de Mars.
Source : BT Heritage & Archives

Le médium reçut les premiers messages d’Oomaruru, qui se disait très heureuse de traiter avec des scientifiques sérieux. À distance, la gentille extraterrestre prit le contrôle de la main du médium et lui dicta l’alphabet martien.

Le célèbre médium Harry Price se fera dicter à distance l’alphabet des martiens. Document qui sera signé par Oomaruru, attestant le tout.
Source : livre Confessions of a ghost hunter, Harry Price, 1936

La Terre avait maintenant l’assurance de l’existence d’une civilisation sur Mars, mais comme ce n’était que télépathique, il était difficile pour Robinson de prouver sa découverte pour le moins historique.

C’est à ce moment qu’il décide de faire appel à la technologie des ondes radio pour démontrer scientifiquement ce qu’il racontait.

Le Central Telegraph Office de Londres

En octobre 1927, Robinson prend des arrangements avec le sérieux Central Telegraph Office de Londres pour envoyer son premier message par ondes radio. En effet, il fallait une entente particulière, puisque la grille tarifaire de l’opérateur n’incluait pas de prix pour un message vers Mars. Le tarif fut finalement fixé à .35 sous par mot.

Dans l’entente, il y avait une petite clause mentionnant que le Central Telegraph ne pouvait garantir la réception du message.

Les détails de l’entente écrite de la main de M. Robinson pour l’envoi du premier message vers Mars.
Source : BT Heritage & Archives

 

L’opérateur radio accepte la transmission, mais ne garantit pas la réception.
Source : le New-York Times, octobre 1926

De son côté, la belle Oomaruru avait pour mission d’alerter le directeur de la plus grande station sans fil de Mars, pour qu’il soit prêt à recevoir la missive.

Il est intéressant de constater que les autorités du Central Telegraph Office de Londres ont eu à débattre de la situation à l’interne. Cela posait un vrai problème moral pour eux, car si M. Robinson était un fou, cela revenait à exploiter financièrement un pauvre homme qui n’avait pas sa raison. Au final, il sera décidé d’aller de l’avant. Voici une note de la direction du Central qui justifie son approbation :

« Dr. Robinson est singulièrement sérieux dans cette affaire et on peut s’attendre à d’autres messages de sa part » … « Je ne pense pas que nous puissions avoir un cas de conscience en ce qui concerne le fait de prendre l’argent, car il est parfaitement sain d’esprit et semble avoir consacré sa vie à l’étude d’une intercommunication possible avec la planète. »

M. Robinson, debout à droite, est en attente d’une réponse de l’opérateur de Mars. Avec lui, plusieurs journalistes couvrent l’événement. Sur le sol, une autre mystérieuse machine inventée par Robinson afin de recevoir la réponse.
Source : BT Heritage & Archives

Déjà, l’événement à venir a fait le tour de tous les journaux de la planète.

C’est ainsi qu’à 23 h 55, les trois premiers mots de l’humanité dirigés vers Mars quittent la Terre. Ces mots : Opesti, Nipitia, et Secomba, le tout envoyé en code morse. Personne n’a jamais eu idée de la signification de ces mots envoyés par l’opérateur, sous les instructions de Robinson.

Dans cette même nuit, autant en France qu’en Angleterre, plusieurs opérateurs radio écoutent ce qui pourrait être une éventuelle réponse.

Malheureusement pour Robinson, après plusieurs jours et mois d’attente, rien n’arrive de Mars.

Des experts diront alors que de toute façon, les martiens ne connaissent pas le langage morse.

Les journaux de partout annoncent l’absence de réponse, jusqu’à la prochaine tentative.
Source : Bibliothèque Nationale de France

Deux ans plus tard

Hugh Robinson remet son projet sur les rails deux ans plus tard, au moment où Mars est au plus près de la Terre. Le Central Telegraph Office accepte de participer de nouveau, mais cette fois, il ne se gêne pas pour avouer la vraie raison :

« Principalement pour obtenir de la publicité gratuite. Après tout, une couverture dans la presse ferait mieux valoir le tarif de nos services interurbains que la publicité payée. »

Tous les journaux de l’Angleterre, des États-Unis, de la France, et du Canada parlent de l’événement. Mais pas seulement là. J’ai retrouvé des articles de l’époque en Amérique du Sud, en Afrique du Nord, en Allemagne, et même dans des langues slaves !

Le 24 octobre, les mots « Mar la terre » sont envoyés vers Mars.

De son côté, un professeur de l’Université de Yale prévient l’humanité des dangers de cette action : « Les habitants de Mars sont peut-être plus hideux que nous ne pouvons l’imaginer — sans tête, et peut-être sans cerveau. » Nous retrouvons cette citation du professeur dans le Journal Progrès du Saguenay.

Dans la région aussi l’événement fait les manchettes.
Source : Journal Progrès du Saguenay

Encore une fois, pas de réponse de notre voisine. Hugh Robinson est en colère contre l’opérateur radio, qui selon lui, n’a pas transmis le message au moment où il devait le faire, et n’avait pas utilisé la bonne fréquence. De son côté, Oomaruru n’est pas plus de bonne humeur, selon Robinson. Elle fait perdre du temps à son propre opérateur radio, et il n’aime pas cela.

L’article du Progrès du Saguenay.
Source : Journal Progrès du Saguenay

Cela n’empêcha pas Robinson de continuer à communiquer par télépathie avec Oomaruru, qui, après ce second échec, tenta de lui remonter le moral en lui disant de ne pas se décourager… et d’aller se coucher! C’était là, je crois, un bon conseil de la Martienne.

Une troisième tentative

Robinson, qui ne lâche pas le morceau, ira jusqu’à se rendre au Brésil pour envoyer un troisième message à partir d’une antenne plus puissante. Cette fois, il envoie une phrase intelligible pour nous : Dieu est amour, de la Terre à Mars.

Même résultat… toujours rien en retour.

En 1930, ça dérape

En janvier 1930, Oomaruru et Hugh Robinson décident d’abandonner le projet des messages par les ondes et ils se concentrent sur la télépathie. Oomaruru conseille à l’homme d’ouvrir une école de télépathie pour enfin pouvoir communiquer avec plusieurs terriens et partager les connaissances des deux civilisations.

Au passage, Oomaruru exprime sa consternation devant le manque de paix dans le monde.

Robinson s’exécute et ouvre son école avec six professeurs, un chien télépathique nommé Nell, et… un seul élève inscrit.

Pour contourner le problème du manque d’élèves, Robinson mise… sur les femmes laides. Dans un élan de générosité, il ouvre, annexé à son école de télépathie, un institut de beauté.

Il ira de cette déclaration :

« Sous la direction experte d’un télépathiste diplômé, les femmes laides peuvent devenir belles, puis télépathiques. » (Si nous étions dans une publication Facebook et non dans une chronique historique, je mettrais le petit bonhomme jaune avec des yeux ronds, juste ici).

Puis, ça dérape encore…

En 1933, Hugh Robinson refait surface dans les médias. Pour l’occasion, il n’y va pas avec « le dos de la main morte », comme le disait Jean Perron.

Il a changé de correspondante Martienne, et elle n’est pas n’importe qui. Il affirme être en communication télépathique avec Cléopâtre, qui vivait sur Mars depuis tout ce temps. L’ancienne reine d’Égypte semble avoir fait un retour à la terre, puisque sur Mars, elle est l’épouse d’un fermier.

La patience d’une épouse ayant ses limites, la femme de Robinson « pète les plombs ». Oomaruru et ses grandes oreilles, ça passait toujours, mais la belle Cléopâtre et son nez séducteur, ça non.

La nouvelle correspondante télépathique de M. Robinson : Cléopâtre. Son épouse n’aimera pas cela, mais alors là, pas du tout.
Source : Pixabay

À des journalistes qui se présentaient chez elle pour avoir ses commentaires, elle hurlera « Il n’y aura plus de sottises dans cette maison! », avant de refermer la porte au nez des hommes.

Le mécontentement de Mme Robinson fait les manchettes.
Source : Bibliothèque Nationale de France

Hugh Robinson décède en 1940 à l’âge de 75 ans, sans jamais avoir eu de contacts radio avec les martiens.

Et maintenant ?

Maintenant que ma petite histoire est terminée, j’aimerais ajouter ceci. Hugh Robinson était sans doute un hurluberlu rêveur et inoffensif, mais il n’était pas dénué d’intelligence, loin de là. Plus tard, d’autres suivront son exemple.

En 1972 et 1973, les ingénieurs de la NASA lancent deux sondes, Pioneer 10 et Pioneer 11. Ces sondes, qui filent dans l’espace depuis ce temps, transportent une plaque destinée à une éventuelle intelligence qui croiserait leur chemin.

La plaque installée sur les sondes Pioneer, et destinée aux autres civilisations de notre galaxie.
Source : Wikipédia

Avec les deux Voyager, ces sondes sont aujourd’hui à l’extérieur du système solaire, à 18 milliards de kilomètres de nous. Dans 1,5 milliards d’années, lorsque le soleil aura débuté sa lente agonie en entrainant avec lui la fin de la vie sur Terre, les deux Pioneer elles, se porteront encore très bien.

Le positionnement actuel des quatre sondes Pioneer 10, Pioneer 11, Voyager 1 et Voyager 2. Elles ne sont plus dans notre système solaire. Sauf incidents improbables, elles seront encore là bien longtemps après que le Soleil ai terminé sa vie dans quelques milliards d’années. Si, d’ici là, l’humanité ne trouve pas le moyen de déménager ailleurs, ce sera tout ce qu’il restera de notre passage dans l’Univers.

Nous pouvons bien rire à gorge déployée de ce pauvre Hugh Robinson. Sur ce point, je suis dans la même équipe que vous. Mais il faut aussi réaliser qu’au moment où vous lisez ces lignes, des dizaines, voire des centaines de personnes tendent les grandes oreilles (tiens donc…) de leurs radiotélescopes en direction d’une éventuelle intelligence dans notre Voie lactée, via le programme SETI. Rire ou pas, si une Oomaruru de l’univers nous fait signe un jour, il faudra aller lui élever une statue tout en haut du Olympus Mons de Mars pour son esprit visionnaire, à ce M. Robinson.

Page Facebook Saguenay et Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques :
https://www.facebook.com/histoirelacstjean/

Christian Tremblay, chroniqueur historique
Quelques sources :
Journal Progrès du Saguenay
Site Internet Weirdhistorian.com
Journal La Tribune
Journal La Presse
Journal L’Étoile du Nord
Journal L’Autorité
Journal Le Devoir
Wikipédia
BT Heritage & Archives
Bibliothèque Nationale de France
Journal Le Journal (Europe)
Journal La liberté (Europe)
Journal Paris-Soir (Europe)
Journal L’Écho d’Alger (Afrique)
Londonremember.com
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