Le Lac-Saint-Jean a-t-il eu sa mystérieuse bête tueuse?

Le Lac-Saint-Jean a-t-il eu sa mystérieuse bête tueuse?

Représentation de la bête du Gévaudan. De tous les temps, les bêtes mystérieuses hantent les légendes. Est-ce qu'il en existe une, complètement oubliée, dans la région? Source: Wikipédia

Les mystérieuses bêtes meurtrières existent depuis la nuit des temps. Elles prennent diverses formes, mais les grands principes sont toujours les mêmes; elle s’attaque aux animaux des habitants là où elle sévit (plus rarement aux humains eux-mêmes), ceux qui l’aperçoivent sont dans l’impossibilité d’identifier la bête, elle terrorise le village ou la région où elle tue.

Causée par sa nature mystérieuse et agressive, on lui prête souvent des pouvoirs maléfiques en faisant référence à d’autres légendes, comme par exemple la bête mi-chien mi-loup, ou le loup-garou. Il existe dans le monde un panoplie impressionnante de ces bêtes. Toutes ont des noms différents, leurs pouvoirs peuvent varier, mais les grands principes nommés plus haut reviennent toujours.

Est-ce que le Lac-Saint-Jean a hébergé l’une de ces bêtes mystérieuses? Je vous invite à continuer votre lecture, la réponse pourra vous surprendre.

Comprendre le contexte

Aborder ce sujet demande de rappeler quelques éléments de contexte. Ne pas le faire supposerait que nous pouvons regarder ces bêtes avec nos yeux d’aujourd’hui, et ainsi porter des jugements inadéquats.

Avant l’arrivée de la science moderne, la part de ce qui n’était pas expliqué, ou explicable, était beaucoup plus grande. Ce fait est peut-être l’aspect le plus important lorsque nous interprétons le passé, et les actions de ceux qui nous ont précédés.

Si, par exemple, l’homme des cavernes pouvait expliquer 10% de ce qui l’entourait, cela signifie que pour lui, 90% de sa vie ne pouvait être que mystique. Avec les millénaires, cette part de compréhension a augmenté considérablement, mais lentement. Peut-être que les Égyptiens étaient à 50% de mystique, le Moyen Âge 30%, etc.

Habitants en train de libérer un enfant des griffes de l’une de ces bêtes légendaires.
Source: Wikipédia

Aujourd’hui, cette part de complètement inexplicable n’est plus que de quelques points de pourcentage, et nous savons que ce n’est qu’une question de temps et d’évolution de la race humaine.

C’est donc dans cet état d’esprit que nous devons interpréter ces histoires de bêtes mystérieuses légendaires. Elles étaient de leur temps, et ceux qui en étaient victimes faisaient avec leurs connaissances du moment, dans l’état de la science de leur époque.

Nos ancêtres n’étaient ni naïfs, ni imbéciles

Tout comme aujourd’hui le fait de ne pas être capable d’expliquer scientifiquement le phénomène des fantômes ou des revenants ne fait pas de nous des imbéciles, le fait, en 1890, de ne pas être capable de rationaliser une bête mystérieuse ne fait pas plus de ces gens des idiots naïfs.

Au Québec, le phénomène des bêtes étranges a également été présent.
Source: journal Le Canada Français, janvier 1907

Avant le Lac-Saint-Jean, un petit tour à l’étranger

La bête mystérieuse la plus célèbre de l’histoire récente est sans contredit la bête du Gévaudan qui, selon les sources, tua non seulement plusieurs animaux de ferme de cette région de la France, mais également une centaine de personnes.

Les meurtres se produisirent entre 1764 et 1767.

Encore aujourd’hui, la nature exacte de cette bête fait débat. À l’époque, on parla de bête aux pouvoirs surnaturels, de loup-garou, et même d’un tueur en série.

D’autres iront même jusqu’à avancer que cette bête était un châtiment divin.

Dans la région de Gévaudan, la bête est devenue un emblème.
Source: Wikipédia

Plus récemment, on mentionna également la possibilité qu’une personne avait élevé une telle bête et l’avait dressé à tuer.

Après les premiers meurtres, les autorités de l’endroit sont désemparées. Dans un premier temps, ils s’en remettent à la prière pour expier ce mal venu d’une punition divine.

La bête est aperçue à plusieurs endroits de la région et on l’atteint même de deux balles. Mais rien y fait. Sa rage meurtrière se poursuit encore plus férocement. Elle ira même jusqu’à traverser un troupeau de moutons au complet pour attaquer un jeune berger.

Pendant que les morts s’accumulent, on organise des battus.

Un premier animal est finalement tué. Elle est décrite comme un gros loup. Malheureusement, ce n’était pas la bonne puisque le massacre continu.

En désespoir de cause, on empoisonne des cadavres de chiens et on les dépose aux endroits où l’animal a été vu, espérant qu’elle mourra en les mangeant. Encore une fois, un échec.

Enfin, en 1767, un homme abat un animal qui est très gros et qui ressemble à un loup.

Elle fait trois pieds de long (99 centimètres) et pèse plus de cent livres (50 kilos).

Ce n’est seulement qu’après la mort de cet animal que les attaques cessèrent, même si dans les faits, il est impossible de prouver qu’il s’agissait bien de la bonne bête.

Représentation de chasseurs en train de tuer la bête du Gévaudan. Le fait de parvenir à tuer une bête mystérieuse donne à son auteur une célébrité instantanée.
Source: Wikipédia

Plus près de nous

1906, dans l’ouest du Québec. Pendant plusieurs mois, une mystérieuse bête s’attaque aux troupeaux des cultivateurs, semant une crainte certaine et de l’inquiétude. Comme dans tous les autres cas de ce genre, les habitants y vont de spéculations concernant son apparence physique.

L’imagination des gens et surtout le bouche à oreilles amplifient ses caractéristiques. On dit que la bête ressemble à un loup, mais plusieurs parlent d’apparence de lion, et même de léopard!
En janvier 1907, la bête en question est finalement abattu par un cultivateur de l’endroit.

Si les moutons peuvent enfin respirer, le chasseur lui, y verra une occasion de faire quelques sous en montrant son trophée. Il amène le cadavre de sa bête au marché et permet aux curieux de la regarder…moyennant dix sous.

Dans les faits, la bête sauvage qui décimait les troupeaux de moutons n’était pas vraiment un lion. C’était simplement un gros chien, probablement un Saint-Bernard croisé avec une autre race, lui donnant un aspect particulier.

Évidemment, malgré les dommages, nous sommes loin d’un châtiment divin. Mais, et c’est surtout ce point qui est important, pendant quelques mois, la légende d’une bête mystérieuse a bel et bien circulé dans cette région du Québec en 1906 et 1907.

En plus de semer la peur, elle a alimenté l’imagination des gens face à ces animaux mystérieux.

Pas toujours mystérieuse, mais tout aussi effrayante

Toujours en 1906, dans la région de Sainte-Madelaine, une bête, que l’on décrira comme étant un tigre, sème elle aussi la peur. Elle poursuit les habitants qui doivent fuir, et plusieurs animaux de ferme en sont les pauvres victimes.

Parfois, le mystère est rapidement éclairci. Cela a été le cas au Québec lorsqu’un tigre s’est échappé d’un cirque itinérant.
Source: dessin de 1858. Auteur inconnu

Cette fois, et heureusement, la nature de l’animal est rapidement identifiée et l’imagination des gens n’a pas le temps de s’emballer.

Il s’agissait effectivement d’un vrai tigre, échappé quelques jours plus tôt d’un cirque itinérant.

Au Lac-Saint-Jean, une bête tueuse intrigante!

Vous serez sans doute surpris d’apprendre que notre région a eu dans ses terres une telle bête. La documentation ténue que nous en avons est en fait un avantage, puisque nous, nous pouvons encore surfer à propos de la nature de l’animal. Car oui, elle demeure encore un mystère, ou du moins, rien n’est certain.

Le loup, magnifique animal qui, au fil des âges, a alimenté bien des légendes.
Source: inconnue, photo libre de droits

Pourquoi si peu de documentation…

Quelques raisons peuvent expliquer ce manque de détails, même si nous en avons quelques-uns. Premièrement, l’époque. L’apparition de cette bête s’est faite au moment où la région n’avait même pas de journaux. Il était impossible de relayer facilement l’information.

En second lieu, l’emplacement. Notre bête a sévi dans un endroit qui était à ses premières années de colonisation, c’est-à-dire dans le nord de la région, secteur Mistassini et Péribonka.

Ensuite, le temps très court (du moins de ce que nous pouvons en comprendre) où la bête a faite ses victimes.

Ces trois éléments ont contribué à la non-diffusion de l’événement à grande échelle. C’était loin, isolé, et à une époque sans médias.

Et même à cela, l’époque exacte de ces apparitions demeure également incertaine. Les événements ne sont pas datés, mais nous pouvons penser à la fin des années 1890.

Puisque la bête a été tuée, la résolution du mystère est possible

Les faits existent, mais malheureusement, de ce que nous pouvons en savoir aujourd’hui, il est impossible de déterminer ce qu’était cette bête. Les détails physiques que nous avons nous proviennent des observations après sa mort. Nous y reviendrons un peu plus loin.

Ses attaques

La documentation ne mentionne pas d’attaque envers des humains, mais plusieurs attaques sur des animaux de ferme. Aussi, la bête, comme dans tous ces cas, faisait une peur bleue aux habitants de cette région du Lac-Saint-Jean.

Selon ce qui est décrit, elle tuait tout aussi bien des moutons, boeufs et chevaux. Un jour, elle courut après un boeuf et elle le blessa mortellement.

Un témoin raconte qu’un jour, sa mère avait attelé son cheval pour aller chercher des marchandises. Elle rencontra cette mystérieuse bête. Le cheval, seulement à sa vue, se cabra. La bête elle, disparut dans la forêt.

Donc, pour résumer l’histoire, nous avons déjà eu ici, dans un temps reculé, une mystérieuse bête qui tuait les animaux des colons et terrorisait la petite communauté, sans qu’il soit possible de l’identifier.

Voilà, tout est en place pour une belle légende.

Elle ressemblait à quoi, au juste?

Avant de décrire ce que nous savons, il est important de rappeler ici que nos premiers colons étaient aussi presque tous chasseurs, ou que du moins, ils savaient faire la différence entre un ours, un loup et un chien.

Ici comme ailleurs au Québec, la nature héberge une grande quantité d’animaux. Il est probable, qu’à l’époque des faits, certains ne savaient pas à quoi ils avaient affaire exactement, surtout lorsque l’animal était rare.
Source: dessin de 1871. Auteur inconnu

C’est bien, sauf que le témoignage que nous avons, qui provient de Marie Gaudreault en 1972 alors qu’elle racontait son enfance, mentionne que ce n’était pas un ours. Dans son témoignage, elle mentionne bien « une bête que je ne peux décrire ». Et lorsqu’elle mentionne que la bête en question a été tuée, elle s’est rendue sur place pour la voir. Là encore, si cet animal avait été une bête commune, nous l’aurions su dans ce témoignage.

Voici ce que nous pouvons en savoir. Ces observations ont été faites après le décès de la bête:

– La tête lui pendait tellement elle était grosse
– Elle était grise
– Elle était moustachée
– Elle était basse sur patte
– Ce n’était pas un ours
– Tout le monde en avait peur

Cette description bien sommaire élimine en effet la possibilité de l’ours. Si c’est un loup très gros, cela implique que des chasseurs ne savaient pas le reconnaître, ce qui est peu probable. Alors qu’était cette bête étrange, agressive et inconnue de tous?

La question reste ouverte, mais sans en être certain, il y a tout de même une possibilité.

Une possibilité

Un animal pourrait peut-être répondre à quelques-unes des caractéristiques décrites. J’ai nommé ici le légendaire carcajou.

Déjà, au début de la colonisation de notre région, le carcajou était très rare, sans être inexistant. Alors oui, il est possible que dans un petit groupe de colons sur une courte période, personne n’en eût jamais vu de ses yeux, le rendant ainsi mystérieux et inconnu de tous.

Notre légendaire carcajou. De nombreuses légendes le mettent en vedette, surtout dans la culture Innu. Était-lui, l’animal tueur mystérieux de la région?
Source: Wikipédia

Si ce qui est décrit plus haut ne correspond pas exactement à ce que nous savons des carcajous, nous ne sommes pas très loin.
Caractéristiques d’un carcajou:

– Longueur : 80 à 110 cm (près de trois pieds)
– Poids : Mâle 12 à 18 kg (40 livres)
– Pattes courtes et robustes
– Pelage brun foncé, deux bandes jaunâtres vont des épaules à la queue

Normalement, un carcajou mange surtout de petits animaux, morts ou vivants. Toutefois, en cas de nécessité, il peut effectivement s’en prendre à beaucoup plus gros que lui. De nature peureuse, il fuit la présence des humains.

Est-ce possible qu’un carcajou particulièrement gros et agressif fût cette mystérieuse bête non identifiable pour nos colons? Considérant sa rareté à l’époque, et en comparant les caractéristiques, oui, il y a des ressemblances. Aussi, comme mentionné, il est possible que les habitants de ce coin n’avaient jamais eu affaire à cet animal, le rendant mystérieux.

Sinon?

Vous pouvez y aller de vos propositions! Nous ne sommes plus à l’époque où ces bêtes relevaient de la punition divine ou du loup-garou, mais si on remet le tout en contexte, il est fascinant, historiquement parlant, de constater que nos aïeux ont été confrontés à l’inexplicable.

Un chasseur et son trophée. Si celui sur cette image est facilement identifiable, ce n’est pas le cas de la bête du Lac-Saint-Jean qui, surtout par manque de documentation, reste à se dévoiler!
Source: dessin de 1883. Auteur inconnu

Tout ceci étant, croire, encore en 2019, que cette bête du Lac-Saint-Jean était effectivement mystérieuse ne fait de mal à personne, bien au contraire. Les légendes de ce genre font partie de ce que nous sommes. Y croire, ou juste s’amuser à y croire, ne fait que susciter de belles discussions!

Page Facebook Saguenay et Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques:
https://www.facebook.com/histoirelacstjean/

Christian Tremblay, chroniqueur historique

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Normand Laroche
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Normand Laroche

Ercipour ce beau texte. Très bien documenté et fort bien expliqué. Merci Christian pour cette autre belle réalisation.