Les Dames Ursulines de Roberval, (partie 1): la fondation

Les Dames Ursulines de Roberval, (partie 1): la fondation

Le premier couvent des Dames Ursulines de Roberval. Construit à partir d'une vieille habitation, il n'avait, pour ainsi dire, que des défauts. Mal construit, peu fonctionnel et érigé à la hâte, religieuses et élèves s'en sont accommodés pendant dix ans. Source: Source: Maison générale des Ursulines. Image du domaine public.

De 1845 jusqu’à nos jours, il y a quelques années qui méritent d’être marquées avec une petite pierre blanche. Événements volontaires ou non, ces années sont parfois des drames, parfois des événements heureux, ou, comme le montrera la chronique de cette semaine, l’arrivée d’une institution.

Les premières années marquantes qui nous viennent à l’esprit sont 1870 avec son Grand feu, 1888 qui marque l’arrivée du train, 1892 avec les Pères Trappistes de Mistassini, la période 1926-1928 pour les inondations et l’établissement des grands barrages à Alma. Tous ces événements, et quelques autres, changèrent durablement le destin de la région.

À cette liste, nous devons obligatoirement ajouter 1882. Cette année-là, les Dames Ursulines de Québec approuvent le projet d’un homme, le curé Joseph-Ernest Lizotte, afin d’y établir les bases d’une communauté d’Ursulines chez nous.

Nous pourrions disséquer longuement l’héritage des Dames Ursulines. Si le couvent se trouvait à Roberval, ce qui s’y passait à l’intérieur a influencé la vie quotidienne de plusieurs centaines de jeunes filles de partout. Plusieurs d’entre elles se sont faites religieuses, mais la vaste majorité y ont simplement  faites leurs études. Études qui, nous le verrons, vinrent combler un trou béant dans la jeune société jeannoise de l’époque.

Le rôle des femmes en 1880

« Si Dieu avait voulu qu’on vive la nuit, il nous aurait faits avec des lumières… » Cette petite phrase, sous forme de boutade, n’en reflète pas moins l’esprit de l’époque. Le problème majeur que nous rencontrons aujourd’hui pour raconter le passé, c’est que tous les récits historiques ont été écrits par des hommes. Cette distorsion de la réalité est bien réelle. Parce que nous nous appuyons sur ces textes pour lire le passé, nous le faisons nécessairement à travers des yeux d’homme. À ce sujet, je serais bien curieux de vivre dans un monde où l’histoire aurait été écrite par des femmes. Cela n’aurait pas arrêté le Grand feu, mais son interprétation aurait été bien différente. Malheureusement, nous ne le saurons jamais.

Reste que, en 1880 dans la région, le curé Lizotte comprend que sans éducation, son coin de pays ne pourra prospérer à la hauteur de ses possibilités. Le trou béant dont je parlais plus haut est éducatif, oui, mais aussi très pratique: les hommes, sans femmes éduquées et compétentes, n’arriveront à rien, ou si peu.

On aura beau construire des villages à partir de rien, il faudra des familles pour les habiter. Ce n’est pas le curé Lizotte qui a inventé les rôles traditionnels des hommes et des femmes, mais il savait qu’en portant le rôle de la femme à un niveau supérieur, cela n’allait être que positif à court et moyen terme.

Conception dépassée, sauf que…

Nous sommes aujourd’hui à des années-lumières de 1880. Tous ces concepts de rôles traditionnels sont derrière nous depuis longtemps. Ça, c’est le discours officiel. Mais en cette période de l’année où les soupers de famille pleuvent, amusez-vous à observer. Qui sera en grande majorité à la cuisine? Qui s’occupera de la gestion de l’habillement des enfants? Qui décidera que ce soir, on va chez Pierrette et demain ce sera chez Antoine? Ho, vous trouverez bien quelques hommes perdus qui, pour se déculpabiliser, iront porter un verre vide au lavabo. Mais à la fin, tout le monde le sait que derrière le discours, quand vient le temps des vraies affaires de la famille, ça n’a pas changé tant que ça.

Le curé Joseph-Ernest Lizotte. Prêtre à Roberval de 1878 à 1900, il a été un facilitateur important concernant l’arrivée des Mères Ursulines de Québec dans la région. Pas la suite, il a toujours été présent pour aider les religieuses.
Source: Société historique du Saguenay, P2-S7-P02285-2

Alors, en vouloir au curé Lizotte? Sortons les miroirs!

À partir de 1880, grâce en grande partie aux Dames Ursulines de Roberval, les femmes ont amené la région bien ailleurs. Il y a quelques semaines je disais que pour faire avancer la région il fallait un moteur, et que ce moteur avait été l’exploitation de la forêt. Mais dans le moteur, il fallait aussi de l’essence, et c’est ce que les finissantes des Ursulines ont été.

Se mettre les yeux devant les trous

Je ne vais pas faire un long laïus à ce propos, puisqu’il en a souvent été question ici. Mais pour rappel, on aura beau vanter tel ou tel aspect de l’histoire de cette époque et admirer (avec raison) la détermination de nos ancêtres face à la conquête du territoire, en 1880, ce n’est pas la joie côté social. Les rapports parlent tous de la pauvreté, mais surtout de la vie difficile. Pour une personne de l’extérieur, émigrer au Lac, c’est presque s’en aller en enfer, à tort ou à raison.

À tel point que dans la lettre de l’archevêque Taschereau autorisant les Dames Ursulines à fonder un couvent au Lac-Saint-Jean, il ira jusqu’à mentionner que la première fondatrice supérieure devra être une nouvelle Marie de l’Incarnation, digne d’un jour être reconnue comme une Vénérable ou une Sainte!

Représentation de Marie-de-l’Incarnation (1599-1672). Béatifiée en 1980. Elle consacra sa vie religieuse à l’éducation des jeunes filles.
Source: inconnue

Une première visite en 1881

Le 23 mai 1881, trois religieuses du couvent de Québec sont désignées pour aller acheter un terrain et régler les papiers. C’est un voyage de plus d’une semaine. Signalons également que la nature de la démarche imposait que ces religieuses ne soient pas des juniors, et qu’elles avaient déjà un certain âge. Comme les Ursulines sont des soeurs cloîtrées, c’était toute une aventure pour elles.

Ce voyage se passe par bateau jusqu’à Chicoutimi, puis en voiture à planche jusqu’à Hébertville. Le temps de se reposer un peu et on continue vers Roberval. Justement, à Roberval, c’est la fête au village. Le docteur Matte, premier médecin du coin, fait la lecture d’un texte au nom des citoyens exprimant son espoir de voir les Ursulines choisir son village comme lieu d’établissement de l’institution.

C’est en groupe, et avec des conditions avantageuses, que les Robervalois font une offre de terrain. En tout et pour tout, ce premier projet s’élèvera à environ 4 000$, premier monastère inclut.

À la fin de la première semaine de juin, les trois éclaireuses sont de retour à Québec et dès le lendemain, le Conseil approuve le projet.

La région aura son couvent des Ursulines.

Toutefois, Mgr Racine, de Chicoutimi, tient à prévenir les futures fondatrices de ce qui les attend « De pauvres âmes vous attendent, elles ont besoin de vous… »

Monseigneur Dominique Racine (1828-1888). Évêque de Chicoutimi à partir de 1878. Tout comme le curé Lizotte, il appuiera avec constance l’oeuvre de Roberval en se servant de son influence auprès du gouvernement et de la Maison-Mère de Québec, le tout en respectant les uns et les autres.

Du côté du gouvernement, nous ne pouvons pas dire qu’il fait preuve d’une grande générosité à la suite de cette annonce. le surintendant de l’Instruction Publique consent à donner deux poêles, de vieux bancs, de vieilles tables et des vieilles cartes pour la géographie. (1)

La difficile construction du premier monastère

C’est bien connu, tenter de faire du neuf avec du vieux est souvent un exercice périlleux. Pour le monastère, la base de la construction sera la vieille maison de Jean-Baptiste Parent. C’est le curé Lizotte en personne qui supervise les travaux. Dans le plan de départ, on doit ajouter un étage à la maison.

Pendant ce temps, à Québec, on s’active. Le 1er août 1881, on nomme les fondatrices: Mères Saint-Raphaël, Saint-Henri, Saint-François-de-Paule, Saint-Alexandre,  Marie-de-la-Nativité, Saint-Joachim et Saint-Vincent-de-Paul. Le 5, on nomme la prochaine Marie de l’Incarnation de Roberval. Ce sera Mère Saint-Raphaël, ou si vous préférez, Malvina Gagné, née à Saint-Michel-de-Bellechasse en 1837.

Les sept fondatrices du couvent des Ursulines de Roberval. Elles devaient avoir un profil de missionnaires pour s’aventurer dans la région à cette époque. La suite des événements montrera qu’elles ont utilisées toutes leurs ressources, au prix de leur propre santé, pour mener à bien leur mission.
Source: Société historique du Saguenay, P002,S7,P05553-02

En septembre, un premier groupe de trois religieuses, dont Mère Saint-Raphaël, arrive à Roberval. Au départ, deux des trois devaient s’établir définitivement. Mais elles constatent, rendues au village, que le monastère ne sera pas habitable avant encore plusieurs mois. Elles reviennent toutes trois à Québec, et décident d’attendre au printemps 1882.

Mère Saint-Raphaël, fondatrice. Malvina Gagné mènera une lutte de tous les instants contre les nombreuses épreuves qui parsemèrent son oeuvre. Elle élaborera elle-même un programme d’éducation destiné aux jeunes filles de la région. Programme qui trouvera écho dans plusieurs pays par la suite.
Source: Société historique du Saguenay, P002,S7,P04549-05

Mère Saint-Raphaël passera l’hiver à élaborer son plan d’enseignement. À la suite de son voyage de septembre, elle a constaté dans quoi elle s’embarquait . L’instruction de base, oui, mais il fallait beaucoup plus que cela. Pour préparer une femme à cette vie difficile, il faut aussi savoir filer, coudre, cuisiner, donner des soins adéquats, cultiver la terre et quoi d’autre! Elle part de loin, et elle le sait. Toutefois, son enthousiasme lui donne des ailes. Enthousiasme qu’elle communique à ses acolytes.

Départ définitif de Québec et enfin Roberval

Le 19 mai 1882, la lourde grille du cloître de Québec s’ouvre pour laisser sortir quatre des sept fondatrices. Émotion, dignité, et évidemment, toutes les incertitudes d’une telle démarche. Le 21, Alphonse Marcoux, hôtelier, et qui sera un ange généreux pour les Dames Ursulines les années suivantes, va les chercher à Chicoutimi. Après un autre arrêt obligé à Hébertville à cause de la distance et de l’état des chemins, c’est sous une pluie battante que ces quatre missionnaires débarquent à Roberval.

La Maison-Mère des Dames Ursulines de Québec en 1879. Dès le premier regard, nous pouvons comprendre que les Mères fondatrices s’en allaient vers une tout autre vie.
Source: Wikipédia. Image du domaine public.

Déception. Le monastère est loin d’être prêt, et est inhabitable. Logeant au presbytère du curé Lizotte en attendant, elles viennent tous les matins participer aux travaux.

Dans la mansarde encore non terminée, on monte quatre petits lits. Comme on doit encore chauffer en mai, on bricole un poêle au centre de la petite chambre. Des planches à terre servent à mettre les vêtements et de vieilles caisses sont renversées pour servir de table.

Il n’y a plus d’argent!

À peine débarquée, Mère Saint-Raphaël doit faire face à un premier défi monétaire. La personne chargée de construire n’a plus d’argent pour continuer et menace d’arrêter les travaux!

Mère Saint-Raphaël devra rédiger une lettre à Québec demandant de l’aide. Ce ne sera que la première d’une longue série. Entre 1882 et 1890, l’éloignement et la difficulté dans les communications entre le couvent de Roberval et la Maison-Mère de Québec seront la cause de bien des problèmes qui auraient pu être évités facilement. Malheureusement, pendant longtemps, Québec a mal évalué les réelles difficultés que vivait le couvent naissant de Roberval. Ce n’était certainement pas volontaire, mais pendant cette période de dix ans, des visites régulières auraient changé bien des choses. Si l’aide finissait toujours par arriver, c’était au prix de supplications et de souffrances.

Entre mai et août 1882, les Mères fondatrices ne mangèrent qu’une seule chose: pain noir, lard salé et pommes de terre. Était-ce la même chose que tous les autres habitants? Sans doute que oui. Était-ce convenable comme nourriture? Sans doute que non. Ce que je veux amener ici, c’est qu’il est impératif de se rentrer dans la tête que ces religieuses vivaient encore plus précairement que bien d’autres.

L’arrivée des trois dernières fondatrices

À la mi-juillet, les dernières Mères fondatrices arrivent de Québec. L’événement sera un baume. Enfin de l’aide, car difficultés ou pas, l’école doit ouvrir dans quelques semaines!

L’inauguration a lieu en grande pompe le 1er août. Une fête, des discours, tout le gratin clérical de la région est là, y compris l’évêque qui bénit la cloche, qui a un défaut de fabrication (elle est trop légère à la tête, rendant son utilisation difficile), mais qui est, à ce point-ci, le moindre des soucis.

L’enfermement

La fête terminée, les dignitaires partis, les gens retournés chez eux, il faut maintenant poser un geste concret et symbolique à la fois. La vie d’une Ursuline n’est pas de fêter, construire un couvent et faire des voyages en charrette à planches. C’est dans le cloître et dans l’enseignement qu’une Ursuline répond à l’appel de sa mission. Roberval ne fait pas exception à cette règle.

À la toute fin de cette journée riche en émotion, les religieuses se réunissent à l’entrée de leur nouvelle maison. Elles chantent, exceptée Mère Marie-de-la-Nativité, qui pleure.

Mgr Racine procède à une dernière bénédiction et prononce cette phrase, lourde de sens, « Jésus, votre époux, vient prendre possession de cette maison. Entrez sans crainte, il vous attend. » (1)

Les Mères fondatrices du couvent de Roberval entrent dans leur maison, et une grille se referme derrière elles. Grille que l’on ferme sous un double verrou.

L’oeuvre pour laquelle ces femmes ont accepté de donner leur vie peut commencer.

Le couvent

On manque cruellement de tout. Les gens de la région, généreux malgré leurs propres difficultés, aident comme ils le peuvent. On prête rouets, métiers, et bien d’autres. La cause de l’éducation des jeunes filles de la région est un enjeu important pour le futur.

Le couvent, mal construit et fait à partir d’une vieille maison, n’a rien de pratique. Il est déjà beaucoup trop petit, et pour arranger le tout, il n’y a même pas d’eau.

Pour contourner ce problème, on construit un puit… qui n’a pas d’eau. À chaque jour, des volontaires vont au lac avec des chaudières et jettent de l’eau dans le trou. Les Ursulines ou élèves doivent par la suite amener l’eau jusqu’à la bâtisse avec d’autres chaudières.

Pour le chauffage, c’est encore pire. Il y a onze, oui onze!, poêles à allumer tôt le matin avant le début des classes, mais si ce n’était que de cela… Plusieurs cheminées, mal assemblées, laissent échapper de grandes quantités de fumée partout dans le couvent. Pour respirer, on doit ouvrir les fenêtres… qui font entrer le froid. Ce système des onze poêles à bois durera jusqu’à la construction du second couvent au début des années 1890!

La première année scolaire débute

L’année 1882 débute avec dix-huit pensionnaires, sept demi-pensionnaires et vingt-deux externes. Nous pourrions croire qu’avec autant d’élèves la première année, les problèmes financiers sont derrière. Mais non. Ne jamais perdre de vu qu’à cette époque, on a vu des colons utiliser le toit de chaume de leur grange pour nourrir leurs bêtes qui étaient en train de mourir de faim.

De l’argent, il n’y en a tout simplement pas, ce n’est pas compliqué. Les parents payent les études de leurs filles soit en donnant une partie de leur maigre récolte, soit en objet ou en service lorsque nécessaire.

La vie pratique

Oui savoir lire et écrire est une priorité. Mais Mère Saint-Raphaël voit aussi les choses du côté pratique. Son programme apprend à nos jeunes filles à coudre, tricoter, tisser, repriser, laver. En plus, elles apprennent les notions de bases d’agriculture l’hiver, et la pratique à l’automne et au printemps. Elles savent aussi établir un budget familial et planifier les besoins à venir.

À l’intérieur de l’école ménagère après les premières décennies de misère.
Source: Université de Sherbrooke. Image du domaine public.

Bref, elles seront tout, sauf de petites choses sans défenses face à ce qui les attend dans la vraie vie.

Ce programme d’études, avec les années, a été reprit à plusieurs endroits au Québec et au Canada, mais également en France, Danemark, Angleterre, Allemagne, Italie, et les États-Unis. (1)

Le premier couvent

Ce premier petit couvent, combien inconfortable, trop petit et aux privations multiples autant pour les jeunes filles que les Mères Ursulines, a pourtant représenté le début de la fin de la grande période noire de la région. Il n’a pas fait cela à lui tout seul, mais il y tient une place de choix.

De partout dans la région et ailleurs, les nouvelles étudiantes arrivaient, et partout, les nouvelles finissantes en sortaient, prêtes à se marier, avoir des enfants, et structurer la vie familiale.

Ne pas diminuer le rôle, au contraire!

En marge de cette chronique qui a raconté la fondation de cette institution, se cache un message. Quoique ce sujet soit encore sensible pour certains encore aujourd’hui, le rôle dit traditionnel de nos arrière-grand-mères n’en a pas été un de second ordre. Loin, très loin du misérabilisme et de l’asservissement trop longtemps véhiculé comme étant des faits, ces femmes, issues entre autres de ce couvent, étaient plus instruites que les hommes, préparées à faire face à la vie, capables de négocier, acheter, vendre, et comme on dit dans les définitions de tâches des emplois d’aujourd’hui, capables de faire toutes autres tâches connexes.

L’oeuvre des Dames Ursulines de Roberval a rayonné partout dans la région. En instruisant les jeunes filles, Mère Saint-Raphaël était une visionnaire. Cette solide formation vint compenser une grande lacune de nos premiers fondateurs.
Source: Illustrated London News, 1881.

Grâce en partie aux Dames Ursulines, la Donalda soumise de Séraphin n’a rien à voir avec nos mères. Ce misérabilisme ne reflète pas la réalité.

Site Internet Saguenay-Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques:

https://slsjhistoire.com

Christian Tremblay, chroniqueur historique

1: Livre Les pionnières, Irène-Marie Fortin

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