Entre frustrations et reconnaissance, le survivant du chemin Ulysse témoigne

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Par Yohann Harvey Simard - journaliste de l'initiative de journalisme local
Entre frustrations et reconnaissance, le survivant du chemin Ulysse témoigne
Rock-André Caron a survécu à l'effondrement du chemin Ulysse, un drame qui aurait pu être évité selon lui. (Photo : Trium Médias - Yohann Harvey Simard)

La tragédie entourant l’effondrement du chemin Ulysse la semaine dernière laisse Rock-André Caron tiraillé entre la reconnaissance et la frustration. Car s’il s’estime chanceux d’avoir échappé à la mort contrairement à Jean Dufour, il dit aussi éprouver de la rancœur à l’égard de la Ville d’Alma, qu’il accuse d’avoir manqué de rigueur et d’empathie.

Le 14 septembre dernier, comme c’était souvent le cas, Rock-André Caron et Jean Dufour avaient quitté leur domicile à quelques minutes d’intervalle et empruntaient tous deux le chemin Ulysse pour se rendre au travail.

« Il habitait à trois maisons de moi, indique Rock-André Caron. Alors soit c’est moi qui le suivais ou c’est lui qui me suivait. Ce matin-là, monsieur Dufour était parti un peu avant moi. Je devais être à 10 ou 15 mètres derrière lui. »

Lorsqu’il voit disparaître les phares de Jean Dufour derrière la petite butte qui précède la portion de la route s’étant écroulée, Rock-André ne se méfie pas. Après tout, dit-il, « il était 5h30 du matin, il faisait encore noir et il pleuvait vraiment fort. »

« Mais quand je suis arrivé de l’autre côté de la butte, poursuit-il, c’est là que j’ai vu que le chemin s’était affaissé. »

Le résident du rang Saint-François enfonce aussitôt les freins, même si au fond de lui, il sait qu’il « n’y avait plus rien à faire ».

L’enfer commence

À l’instar de Jean Dufour à peine une minute plus tôt, Rock-André Caron bascule violemment dans le ravin qui s’était formé devant lui.

Lorsqu’il recouvre ses esprits, l’homme constate que l’habitacle de sa camionnette se remplit d’eau à vue d’œil.

« C’est là que l’instinct de survie a vraiment embarqué. Il fallait que je sorte de là. J’ai réussi à ouvrir la fenêtre d’en arrière et à aller dans la boîte de mon pick-up. C’est là que j’ai vu que le pick-up de monsieur Dufour était à proximité du mien dans l’eau, on flottait. »

Une fois extirpé de sa camionnette, Rock-André Caron entendra les derniers mots de Jean Dufour.

« Il m’a demandé si j’allais bien. Je ne l’ai pas vu physiquement, mais sa fenêtre était ouverte et sa voix venait de l’intérieur du pick-up, alors je présume qu’il était encore à l’intérieur. »

Peu après, Rock-André Caron se verra projeté dans le cours d’eau par la force du torrent.

« C’est là que j’ai nagé de toutes, toutes, toutes mes forces pour me rendre jusqu’à la rive. Quand je suis arrivé au bord, je ne pouvais même plus voir le pick-up de monsieur Dufour, il était parti à la dérive. »

À bout de forces, Rock-André Caron parviendra à regagner le chemin Ulysse qui, selon ses estimations, se trouvait à quelque 2,5 km de lui tellement le courant était puissant. Il restera aux abords de la route jusqu’à l’arrivée des secours pour éviter qu’un autre véhicule ne subisse le même sort.

Un drame évitable

Selon le survivant, il s’agit d’un drame qui « aurait pu être évité ». Bien qu’il reconnaisse le caractère exceptionnel des pluies diluviennes, il estime que le remplacement du ponceau au printemps dernier par une conduite de plus petite dimension est un élément non négligeable.

« Tous mes voisins m’ont confirmé que les travaux avaient été mal faits. Ils le savent depuis le début, mais ça ne fait pas longtemps que la Ville a commencé à en parler. Il y a déjà eu des plaintes pour ça. Alors hier soir, lorsque la Ville a avoué que c’était vrai, je vous dirais qu’il y a comme une couche de colère qui s’est ajoutée. Je veux dire, après les travaux, il doit bien y avoir eu des vérifications de faites? Comment pouvaient-ils ne pas le savoir? »

Lors du conseil de ville du 19 septembre, la mairesse d’Alma, Sylvie Beaumont, a affirmé qu’une « visite terrain nous a permis d’obtenir des informations comme quoi la prise de mesures du diamètre du ponceau par le personnel en place était inexacte. En raison de l’état dégradé du ponceau, la mesure prise s’est avérée être de 4 pieds, et non de 6 pieds ».

Or, la juxtaposition de deux tuyaux de diamètres différents contrevient à la procédure standard, laquelle stipule que tout ponceau doit être remplacé par un ponceau de taille identique lors de travaux de réparation. Une information transmise par le directeur général de Ville d’Alma, Frédéric Lemieux, lors d’un point de presse tenu la semaine dernière.

Rock-André Caron indique qu’il prévoit entreprendre un recours légal contre la municipalité.

« Ce n’est pas l’argent que je cherche. Je veux que la Ville prenne conscience de ce qu’il s’est passé. Je veux leur donner une leçon. »

Remerciements et amertume

Rock-André Caron adresse ses remerciements au maire de Saint-Henri-de-Taillon, qu’il qualifie de « gentleman ».

« Il est venu me voir sur les lieux de l’accident. Il s’est déplacé à six heures du matin pour venir voir ce qui s’était passé. Ses premières paroles ont été : “ vas-tu bien? Es-tu correct? Ça vient d’être réparé, je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Y a-t-il eu d’autres blessés?” Pour moi, ça, venant d’un maire, c’est extraordinaire. »

Cependant, ajoute Rock-André Caron, « je n’ai pas eu ça de la part de la Ville d’Alma, de ma mairesse à moi. C’est là que ça m’a atteint beaucoup plus. Aujourd’hui, parce que j’ai passé à la radio, j’ai reçu une communication de la directrice des communications de la Ville. Comment ça se fait? Ça fait six jours de ça… », se demande-t-il, perplexe.

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