Pangea en mode croissance

Pangea en mode croissance
Serge Fortin

AGRICULTURE. Serge Fortin est fils d’agriculteur. Celui qui a grandi sur la ferme familiale, entre Repentigny et Saint-Sulpice, s’est concentré dans l’agriculture après avoir œuvré dans le domaine des télécommunications. Il a fondé, en 2012, avec son ami Charles Sirois, l’entreprise Pangea, qui prévoit acquérir de nouvelles terres, des Maritimes jusque dans l’Ouest canadien.

Ce tout nouveau modèle d’affaires a créé un petit électrochoc dans certaines régions, particulièrement au Lac-Saint-Jean et dans le Bas-St-Laurent. Serge Fortin se bat contre certaines idées reçues qui persistent à l’égard de Pangea. « Nous ne sommes pas des investisseurs, mais des agriculteurs. Ce que nous faisons, c’est de nous associer avec des agriculteurs, en leur louant des superficies supplémentaires achetées autour de leur ferme; ils obtiennent un salaire, ainsi que 51 % des bénéfices des cultures », explique M. Fortin.

Ce modèle permet tout de même à Pangea de bénéficier d’un investissement garanti, soit l’achat de terres, tout en permettant la pérennité de l’agriculture puisque ces terres demeurent en culture et que la relève obtient un coup de pouce.

Pangea a présentement des projets en Estrie, dans le Bas-St-Laurent, plusieurs au Lac-Saint-Jean, dans le Sud-Est ontarien et dans Lanaudière, dont une ferme à L’Épiphanie-Mascouche.

Viable pour la relève

Pangea se définit comme une société agricole, qui crée des coentreprises avec les agriculteurs propriétaires de leur terre. Pangea achète des terres autour, agrandit la surface de culture et loue ces terres à l’agriculteur, qui demeure l’opérateur et propriétaire de sa portion de terre.

« Ce que nous cherchons, ce sont des entrepreneurs qui deviennent nos partenaires. On aurait pu opérer les entreprises et employer des gens pour travailler sur les terres, mais ça ne fonctionne pas en agriculture, il faut des gens engagés », dit-il.

Serge Fortin souhaite s’associer avec des jeunes, car la relève peine à poursuivre. « L’agriculteur est un des 10 métiers en péril. Plus de 50 % des propriétaires des terres ont 55 ans et plus. Pour un jeune qui veut se lancer là-dedans, c’est trop cher. Alors, nous, on les aide à le faire », indique Serge Fortin.

« On n’est pas LA solution, mais je pense qu’on est une des solutions. Généralement, on part de 300 acres et on amène la surface à 2000 acres, puis on “coach” l’agriculteur à être entrepreneur », signale l’homme d’affaires.

En résumé, l’agriculteur a ses terres, Pangea a les siennes et. au centre, il y a la coentreprise, dont 49 % appartient à Pangea et 51 % à l’agriculteur. « Cette entreprise paie les intrants, les salaires et les locations mutuelles, puis les revenus sont partagés. Au départ, il se peut que ses revenus ne soient pas à 51 %, car il n’a pas l’actif nécessaire, mais il reçoit un salaire à l’année pour tous les travaux effectués sur les terres de Pangea comme le drainage, le nivelage, etc. », explique Serge Fortin.

Au bout de 10 à 15 ans, il est plus facile pour les enfants d’envisager de prendre la relève de la ferme. « Nous, on vise un haut taux de rendement sur les terres. Après un certain temps, il est facile d’envisager que deux ou trois familles pourraient vivre de cette entreprise », estime M. Fortin.

Alimentation humaine

Par ces associations de coentreprise, l’idée est aussi de cultiver à plus grande échelle, rentabiliser la production par des cultures pour consommation humaine.

Et, sur ce point, il insiste. « Au Québec, il ne s’en fait pas tant de la culture pour consommation humaine. Pour vous donner des chiffres, d’ici 2050, la population va grossir de 30 % et les besoins en denrées alimentaires seront de 50 % plus élevés, et il n’y a pas plus de terres agricoles. Ajoutons à cela l’urbanisation, il risque d’y avoir une pénurie, explique-t-il. D’autre part, à l’heure actuelle au Québec, on importe à peu près tout à ce titre. On parle de 5 % de céréales cultivées ici qui se retrouvent dans le pain qu’on achète », fait-il valoir.

De plus, il croit pouvoir implanter un modèle qui empêchera les grands groupes de faire de la culture industrielle. « Si on ne fait rien, d’ici 10 ans ou 15 ans, ce seront de gros groupes qui cultiveront et nous serons des employés », estime M. Fortin.

Recherche et développement

Serge Fortin possède présentement des terres qui vont de Mascouche jusqu’à Joliette. Une de ces fermes situées à Mascouche est un laboratoire pour tester certaines cultures. François Payette est son bras droit, depuis 15 ans, et l’aide dans la réalisation de ces projets.

« L’objectif que nous visons est d’arriver à la meilleure efficacité opérationnelle possible. On teste des technologies, on teste aussi des cultures pour ensuite partager ces connaissances dans l’ensemble du réseau Pangea », indique M. Fortin.

L’an dernier, ils ont produit environ 30 % du volume de haricots adzuki consommé au Japon. « Cette culture est très payante, elle rapporte autour de 1100 $ la tonne alors que le soya en rapporte 450 $ et le maïs 200 $ », affirme l’homme d’affaires. D’ailleurs, ce dernier souhaite développer la filière de la première transformation au Québec, pour des farines notamment.

Pangea en chiffres

• Sept fermes cultivent 16 000 acres au Québec avec Pangea

• L’entreprise a investi 15 M$ dans ces coentreprises

• Pangea augmente sa profitabilité de 25 % chaque année

• avec 15 sortes de cultures, dont le blé, l’orge, avoine, seigle, épeautre, soya et maïs.

Qu’est-ce qui a fait grimper le prix dans Lanaudière?

Les points de vue divergent sur cette question. Le nombre de transactions peut être une explication, mais Serge Fortin se défend bien d’en être la cause avec Pangea, contrairement à ce que d’autres affirment. « Selon moi, avec le temps, il s’est créé une certaine richesse ici dans Lanaudière auprès des agriculteurs, qui se sont mis à investir dans l’achat de terres. C’est vrai aussi dans les régions de Valleyfield et de Saint-Hyacinthe », estime Me Fortin.

Dans le Sud de Lanaudière, le fait d’être à proximité des grands centres pourrait être un des facteurs de hausse de la valeur des terres.

D’autre part, certaines associations d’agriculteurs affirment que ce sont plutôt les investisseurs non-agriculteurs, comme les fonds d’investissements et les groupes qui relouent des terres aux agriculteurs qui auraient fait grimper les prix.

Serge Fortin comprend mal qu’on l’accuse d’être un spéculateur. « Par définition, chez Pangea on ne vise pas la revente de terre, alors nous ne sommes pas spéculateurs. Nous avons des ententes de 50 ans renouvelables avec nos agriculteurs! Les gens ont dit beaucoup de choses, mais ce n’est pas nous qui créons cette flambée des prix. Je vais vous dire, même si quelqu’un m’appelle pour me vendre une terre qui est à proximité d’une zone urbaine, je ne l’achèterai pas, on n’en veut pas. Nous sommes une société agricole », soutient M. Fortin.

La crise économique de 2008 ne serait pas étrangère à cette hausse des transactions de terres agricoles et ainsi des prix. En effet, les terres constituent un investissement stable, qui ne perd pas de valeur. Ainsi, les investisseurs se sont tournés vers ce « placement » garanti.

De fait, le prix des terres agricoles n’a cessé d’augmenter depuis 2008 au Québec. La financière agricole signale que « Depuis 2009, le prix des terres en culture transigées a connu une croissance annuelle moyenne de 14,1 %. Pour la même période, la croissance annuelle moyenne des terres agricoles a été de 14, 6 %. (…) Les régions de la Montérégie, de Lanaudière et des Laurentides ont été réalisées à des prix moyens par hectare plus élevés qu’ailleurs au Québec ».

Un cas type

Patrice Garneau vient d’une famille d’agriculteur, mais étant le dernier de trois enfants, il n’a pas pu obtenir la terre familiale. Il a tout de même poursuivi ces études d’agronomie à Saint-Hyacinthe, puis est devenu employé à la ferme Blackburn au Lac-Saint-Jean. Le propriétaire n’ayant pas de relève, lui a proposé de réaliser un transfert non apparenté, ce qui est plutôt rare.

«Patrice s’est aperçu qu’il serait endetté pendant les 35 prochaines années de sa vie. Il m’a appelé en me disant qu’il fallait qu’il grossisse pour en vivre. Notre association lui a permis d’améliorer sa situation à sa ferme laitière en diminuant sa dette, puis d’obtenir un revenu intéressant en agrandissant sa superficie de culture», raconte Serge Fortin.

L’idée est aussi d’augmenter dans la chaîne de valeur, d’entreposer les grains et de les vendre au bon moment de l’année. «On permet aussi à l’agriculteur de diversifier ses cultures et de vendre des produits plus nichés comme l’épeautre ou le seigle, pour aller chercher d’autres revenus»

Puis, on augmente ensuite la qualité du produit pour éventuellement vendre des semences. «C’est ce qu’on appelle augmenter dans la chaîne de valeur avec l’expertise. La consommation animale c’est niveau 1, la consommation humaine c’est 100$ de plus la tonne, mais la qualité semence, c’est un autre 50$ à 100$ de plus la tonne», explique M. Fortin.

 

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